"C'est ici que nous allons les repousser. C'est ici que nous allons les battre. C'est ici qu'ils vont mourir." (300)

David Cornut

L'héritage mythique des 300

de "La charge fantastique" à "300", histoire d'une fascination américaine

 

Le film «300» sur la bataille des Thermopyles triomphe en salles et suscite un violent débat. Est-il plus qu’un jeu vidéo sur grand écran ? Nous pouvons facilement démontrer que «300» se place dans une longue continuité de films propagandistes américains cultivant les mêmes thèmes et les mêmes intentions.

Lors de son avant-première internationale, le 14 février 2007 au festival de Berlin, «300», sur le sacrifice de 300 Spartiates face à des milliers de Perses, reçut un accueil contrasté. Certains y virent un péplum homérique et fantasmagorique, d’autres une œuvre fortement politisée. Le réalisateur Zack Snyder raconta au magazine Wired que des journalistes lui demandèrent même si le film avait été sponsorisé par la Maison-Blanche. Les braises de la controverse étaient allumées – et elles ne s’éteindraient pas de sitôt.

En effet, dès le film fondit sur les écrans américains, le débat s’enflamma. Pour les conservateurs, le long-métrage encourageait la défense de leurs valeurs et honorait le travail de l’administration Bush. A l’opposé, les Démocrates y virent une œuvre creuse, non dénuée de sous-entendus fascistes. Mais pour la majorité du public, il s’agissait d’un film d’action classique, au design soigné, sans aucun message apparent, inspiré d’une bande dessinée de Frank Miller créé bien avant l’avènement de Bush à la Maison-Blanche. Fin de l’histoire ? Peut-on vraiment considérer «300» comme un inoffensif ovni destiné à un public gavé de jeux vidéo?

Il est clair que non. La «résistance ultime» s’inscrit, dans la tradition américaine, comme un appel à la responsabilité citoyenne en temps de guerre. Depuis toujours, elle est sortie du bois pour doper le moral de l’arrière et encourager les «boys» sur le terrain.

 

 

Historique d’une fascination américaine

Washington traversant le Delaware

Peu de pays ont un tel amour pour la sacrifice héroïque que les Etats-Unis. Depuis l’aventure risquée des premiers pionniers, à qui l’on promettait «la réussite ou la mort», jusqu’aux premières batailles contre l’occupant anglais, les Américains ont cultivé le mythe du risque ultime. Le Nouveau Monde n’était-il pas à lui seul un pari fou? «Les pleutres ne partent pas, les faibles meurent en route» répétait-on aux immigrants.

Se lever pour une grande cause, et placer sur la balance tous son être, était le sommet de l’héroïsme. Le risque enfantait le «rêve américain». Il n’est d’ailleurs pas étonnant que le général George Washington, en traversant le Delaware tel César enjambant le Rubicon, ait créé les premières icônes de la jeune nation. Pourchassé par les Anglais, acculé, encerclé, Washington prenait tous les risques et menait son pays vers la victoire.

Près d’un siècle plus tard, pendant la guerre de Sécession, les moments de bravoure se sont succédés, mais aucun n’a eu autant d’impact sur le public que ceux où le sacrifice total était envisagé par le commandant. A Gettysburg, site de la plus grande bataille de la guerre civile, aucun régiment n’a plus de monuments que le 1er Minnesota, qui sauva les Nordistes en menant une charge suicide. Et aucun commandant n’est aussi honoré que le colonel Chamberlain, qui chargea les Sudistes alors qu’il n’avait plus de munitions. Contre toute attente, son attaque fut un succès, mais il avait envisagé le sacrifice.

Des exemples comme ceux-ci, l’histoire américaine en fourmille : Fort Alamo, Little Big Horn, Bastogne, Ia Drang, Mogadiscio… Autant d’épisodes devenus légendaires, pour autant de piédestaux.  Le cinéma ne pouvait ignorer une telle attente du public.

Little Big HornFort Alamo

 

Tickets de cinéma et «bons de guerre»

 «Il y a des défaites que les victoires envient» John Ford et Raoul Walsh mettaient en images, la musique faisait le reste… et l’adage devenait réalité. En 1940, Errol Flynn endossait le costume à franges du général Custer et mourrait devant des hordes d’Indiens à Little Big Horn. Percés de flèches, agonisants, ses hommes l’entouraient, sans qu’aucun ne mettent en doute l’honneur de «tomber, après avoir vécu debout». Mieux : l’ennemi de toujours de Custer, présent malgré lui à la bataille, rendait son dernier souffle en avouant au héros : «Vous aviez raison à propos de la gloire». La charge fantastique préparait l’Amérique à la Seconde Guerre Mondiale. Une tâche dure attendait le pays, et le public devait comprendre que le sacrifice portait en lui une lumière quasi mystique. Le président Roosevelt lui-même ne proclamait-il pas que des tickets de cinémas pouvaient être «des bons de guerre»?

La résistance de Little Big Horn était déjà présente en 1916, veille de l’entrée dans la Première Guerre Mondiale, mais aussi en 1968, lors de la guerre du Vietnam, tout comme le sacrifice héroïque de John Wayne à Fort Alamo, en 1960 ou celui des Spartiates des Thermopyles, en 1962, alors que le Vietnam devenait réalité.

Et que dire de la proche actualité? En 2001, La chute du faucon noir et Pearl Harbor. En 2003, la résistance ultime de quelques centaines de boys face à des milliers de Vietnamiens dans la vallée de Ia Drang était portée à l’écran avec Mel Gibson (Nous étions soldats). En 2004, c’était au tour de Fort Alamo de retrouver une nouvelle jeunesse, tandis que Tom Cruise apprenait par un Samouraï que le sacrifice ultime est la plus belle des mort (Le Dernier Samouraï). En 2006, le film X-Men 3, l’affrontement final sortait aux Etats-Unis sous le titre X-Men 3, la résistance ultime (X Men 3, the Last Stand), où une poignée de mutants, héros isolés, sauvaient le monde de l’apocalypse. Dès lors, en 2007, comment ne pas voir l’héritage que porte en lui le film 300?

 X-Men 3

 

Tenir pour «la nouvelle Sparte»

Touchés en plein cœur par les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis ont adopté ce slogan explicite : «Ces couleurs ne fuient pas, car elles ne l’ont jamais fait et ne le feront jamais». Le sacrifice héroïque est de retour. Dans 300, l’hésitation et la prudence sont autant d’obstacles aux hommes libres. Le conseil législatif de Spartes, métaphore évidente du conseil de sécurité de l’ONU, se présente comme une entreprise corrompue et traîtresse. Le roi demande à son épouse : «Que doit faire un roi s’il sait que les lois qu’il a toujours défendues peuvent anéantir son peuple?»  La reine Gorgo réplique : «Demande-toi plutôt ce qu’un homme libre doit faire.» Débarrassé de ce fait des lois et des traditions, au risque d’être opposé à son propre sénat, le roi Léonidas part en guerre avec 300 Spartiates convaincus de la justesse de leur cause. Abandonnés par des alliés volatiles, trahis par un bossu qui ne «voulait pas se redresser», les 300 Spartiates refusent la fuite. Léonidas lance : «Nous allons tenir, et nous allons nous battre!»

 Face à ces hommes décidés, le roi perse Xerxès, androgyne dont le trône est orné de veaux d'or (symboles païens du faux dieu), règne sur une nation d’esclaves, promet de brûler les écrits spartiates et demande la soumission des résistants à son «pouvoir divin». L’Islam radical est ici clairement dénoncée, tout comme les ennemis classiques des conservateurs (les «faibles», les «soumis» et les «traîtres»).

Le sujet même du film n’est pas choisi au hasard. Depuis longtemps, le langage néo-conservateur traduit «la nouvelle Sparte» comme une Amérique forte, adepte d’une politique étrangère musclée pour propager les valeurs démocratiques. Aux Etats-Unis, la bataille des Thermopyles est également synonyme de bataille pour l’Occident, un concept que même les studios Warner Bros reprennent dans leur résumé du film : le sacrifice de Léonidas a, selon le studio, «posé les fondations de la démocratie».

Comme Custer dans La charge fantastique, Léonidas transforme la défaite en une victoire. L’affiche du film le proclame : «Préparez-vous pour la gloire!» La reine Gorgo surenchérit en plaçant dans le film l’un des slogans de la campagne du président George W. Bush en 2004 : «La liberté n’est pas gratuite». Et Léonidas de conclure son action par un «souvenez-vous de nous», un écho au célèbre «souviens-toi d’Alamo». Il s’agit bel et bien d’un utilisation consciente et maîtrisée du mythe de la résistance ultime, destiné à un public en temps de guerre. Le créateur de «300» Frank Miller expliquait en 2007 à la NPR, une radio publique américaine : «Ce que je reprocherais le plus au président Bush, c'est qu'à la suite du 11 Septembre, il a motivé nos militaires, mais il n'a pas appelé la nation à se placer en état de guerre. Il n'a pas expliqué que cela demanderait un effort commun contre un ennemi commun.»

Voilà l’objectif de 300. La majorité des dialogues de la reine Gorgo, qui répète plusieurs fois des phrases chères aux défenseurs de la guerre en Irak, ont d’ailleurs été entièrement créés pour le film.

De Little Big Horn à Mogadiscio, de Fort Alamo aux Thermopyles, c’est bien le même message qui est véhiculé. L’écran de cinéma sert au ralliement des troupes et des volontés. A la fin de «300», le guerrier Dilios s’écrie : «Nous allons libérer le monde du mysticisme et de la tyrannie.» 300 s’inscrit comme le film propagandiste de son temps. Il traduit une colère américaine intense contre les ennemis du monde libre. Par la voix de Léonidas, c’est toute l’Amérique qui hurle.

 

Mourir droit dans ses bottes, face à l'ennemi