TRAÎNEURS DE SABRE...

ET DE SALE REPUTATION

  par Philippe ARTUBY

Article paru dans l'ACACHAL, premier trimestre 2005

 

 

Ecrire l’Histoire est un art difficile. Qui tient la plume de cette grande justicière se doit d’être libéré de toute préoccupation intéressée et de toute vanité.

Napoléon Bonaparte.

 

                                              Leur nom ? - Galliffet et Custer ; Custer et Galliffet. Ils ne sont pas nés sous les mêmes cieux et ne se sont même jamais rencontrés : l’un est français, l’autre américain. Ils ont parfaitement ignoré leur existence réciproque. Quant à vous lecteurs qui, à présent, parcourez ces lignes, il y a fort à parier que l’Américain Custer vous est familier, en tout cas beaucoup plus que le Français Galliffet.

Rien d’étonnant : depuis plus d’un demi-siècle, le cinéma américain a largement contribué à la diffusion de l’histoire des Etats-Unis dans le monde entier. L’expansionnisme de la langue anglaise et de la culture anglo-saxonne auront sans doute fait le reste...

Alors?  Pourquoi ce projet ? Pourquoi aujourd’hui rapprocher ces deux destinées marquées par leur époque ? 

Si elle est souvent prisée par le grand public, le genre littéraire de la biographie ne jouit pas d’une grande considération au sein de la communauté des historiens. Que dire alors de notre projet de biographie comparée qui a donné naissance à cet article ? Cette approche nous a semblé pourtant digne d’intérêt. Elle permettait de réveiller le parfum d’une époque, de souligner la portée d’actes graves qui ne sont sans doute pas si éloignés de certaines problématiques contemporaines et peut-être même d’une certaine actualité.

Au tribunal de l’histoire, nombreuses sont les voix qui se sont élevées pour condamner sans appel à la fois Custer, « le Boy General » et Galliffet, « le marquis aux talons rouges » pour des crimes commis et largement décrits. A l’opposé, une certaine Presse, une certaine littérature, un certain cinéma ont pu présenter un temps ces deux personnages comme de purs héros.  Pourtant, lorsque l’on s’en donne la peine, les personnalités de ces deux hommes apparaissent bien plus complexes que celles figées par leurs procureurs ou façonnées par leurs thuriféraires…    

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    Ah les braves gens !

(charge à la française)

  

  « Nous avons l’honneur d’être désignés pour soutenir la retraite de l’armée. Il est probable que nous ne nous reverrons pas tous. Je vous fais mes adieux. » Galliffet qui vient de s’adresser à ses officiers, s’approche alors de chacun d’eux et leur serre la main. « Messieurs. Tant qu’il en restera un !  ». Aussitôt les hommes s’écrient à l’unisson : « Tant qu’il en restera un !!! »   

SEDAN, 3° Chasseurs d’Afrique, septembre 1870… Galliffet vient d’être nommé général avec son compagnon d’armes,  Margueritte. C’est là un des derniers actes officiels de Napoléon III qui, croisant au campement les deux promus, leur a lâché d’un air désespéré : « Tous mes compliments, messieurs, enchanté de vous avoir nommé ! ». L’empereur, malade, ne va pas tarder à se cloîtrer dans la ville assiégée. 

Il pleut. Le terrain est détrempé et ne facilite pas les mouvements de la cavalerie. En face, les Prussiens sont solidement retranchés, les bouches à feu pointées, prêtes à vomir la mort.  Galliffet connaît la mission qui l’attend et les réalités qu’elle implique : « On va nous faire charger pour soulager un moment l’infanterie. Je sais que chacun de vous fera son devoir ».

Sur ordre du général Margueritte, Galliffet s’élance à la tête de ses chasseurs. La scène est grandiose, d’une beauté désespérée.  Il s’agit là sans doute d’une des dernières charges de cavalerie de l’histoire de France, peut-être la dernière, l’ultime charge. Ainsi, ce sont les fantômes d’Azincourt, de Fornoue, d’Eylau, de Waterloo, de Reichshoffen qui accompagnent les cavaliers français.

Bientôt,  la mitraille prussienne crée de larges brèches dans les rangs des centaures, ivres de gloire. Les chevaux se cabrent et s’effondrent sur leurs cavaliers. Des pelotons entiers tombent les uns sur les autres pour former « un escalier de la mort. » Hommes et  animaux errent, hébétés, enfants perdus des champs de bataille… Le choc est rude : Margueritte vient d’être sérieusement blessé, la mâchoire fracassée, la langue sectionnée par une balle. Une estafette crie la nouvelle à Galliffet en des termes quelque peu comminatoires : « Général ! Vous devez prendre le commandement de la division ! » « - Ce qu’il en reste, lieutenant, ce qu’il en reste », riposte Galliffet.

 Et la charge reprend … « avec ce qu’il reste » … pour venger le général blessé. La « furia francese » se déchaîne par trois fois  contre les batteries allemandes afin d’y déloger les artilleurs…en vain. Galliffet frôle la mort plusieurs fois. Il se bat comme un lion. Sait-il que « ses chers cavaliers » sont presque devenus un anachronisme dans la guerre industrielle ? Peut-être. En revanche, il sait avec certitude que la partie est à présent perdue : « Au moins, sauvons, en tombant, l’honneur de la cavalerie. »  Et il s’élance à nouveau…Tant qu’il en restera un ! La première ligne ennemie est sabrée par les cavaliers. Mais la seconde tient bon, elle accueille les Français à la baïonnette. Guillaume 1°, roi de Prusse, et futur empereur d’Allemagne observe la scène à la jumelle. Il ne peut retenir une expression qui passera à la postérité : « Oh, les braves gens !! Ah, l’insolente nation !  » Mais la monture de Galliffet est touchée, percée au flanc… le général roule à terre. Avec force jurons, il se relève et distribue une pluie de coups autour de lui, ébréchant son sabre sur un casque à pointe. Mais de toutes parts, se resserre l’étau …  Il est prisonnier !  

Même fougue, même courage, même cavalier flamboyant, Custer s’illustrera pendant la guerre de Sécession.  (voir deuxième encadré)

 

 

 Le temps des « écuyers » : les 400 coups

 

 

Galliffet comme Custer n’ont jamais été de bons élèves. Des mauvais sujets ? – C’est peu dire ! Galliffet, né à Paris le 23 janvier 1830 d’une famille de vieille noblesse provençale est d’abord confié aux bons soins d’un curé, l’abbé Mercier qui est chargé de faire de « Monsieur » un homme du monde. Latin enfoncé dans le crâne « à coups de pied dans le cul », angoisses et punitions… Incompétence pédagogique du maître ou comportement caractériel de l’élève ? Sans doute un peu des deux éléments, qui font du jeune marquis moins un sujet dissipé qu’un véritable petit rebelle. Un rebelle dont le principal trait de caractère est l’entêtement. Gaston Alexandre Auguste de Galliffet se bat. Il se bat souvent, partout, avec n’importe qui, même avec des garnements et se lie d’amitié avec des roturiers. A l’âge de huit ans, le jeune garçon est convoqué par son père, ancien colonel de dragons. Au garde à vous, il se voit signifier son départ de la maison paternelle : « - Monsieur, je vais vous mettre au collège ! » Ce sera le petit séminaire de Saint- Nicolas- Du Chardonnet. Commence alors une période difficile ; difficile pour le jeune Galliffet mais difficile - ô combien -pour ses professeurs. Plus tard, Galliffet évoquera son époque « révolutionnaire ». En effet, notre collégien persiste et signe dans une attitude particulièrement « vivante ». Il adore la mêlée, le duel et le coup de poing. Les  récréations sont le théâtre de ses « exploits » qui se terminent souvent par une convocation dans le bureau du supérieur. Ledit bureau est d’ailleurs un lieu qu’il fréquente assidûment : il s’y retrouve à maintes reprises après avoir été chassé d’une leçon par son professeur. La punition manque souvent d’imagination : une gifle en travers de la figure et la privation d’un repas. « Le papillon » : c’est le surnom que lui donne son professeur de Latin. Le papillon n’obtient que des notes médiocres ou passables. En revanche, il aime à « butiner » dans les auteurs antiques qui ne sont pas le moins du monde au programme. Il y cherche et trouve un divertissement, une évasion, une culture personnelle.  « La vie des douze Césars » ou les « Histoires » de Tacite le transportent dans un autre monde dont les ressorts sont l’aventure, la guerre, le pouvoir… …Finalement, il arriva ce qui devait arriver en ce lieu, à cette époque, dans ce milieu : Galliffet est renvoyé du Collège, définitivement. Son père, indifférent, lui donne alors un précepteur pour préparer son baccalauréat. Il finira par décrocher le diplôme avec une mention « Assez bien » ; mention et diplôme de complaisance malgré des notes et appréciations calamiteuses dans toutes les matières !   Comme Custer, Galliffet très  mauvais élève et autodidacte ne devait pas souffrir outre mesure des conséquences d’une scolarité catastrophique.

 

Custer voit le jour un certain 5 décembre 1839 à New Rumley, dans l’Ohio, peu après l’entrée de Galliffet  au Collège. Les deux hommes ont donc près de dix ans d’écart. A la différence, de Galliffet, Custer n’entretient pas de mauvaises relations avec son père qu’il accompagne volontiers aux réunions de la milice locale, les « New Rumley Invincibles ». Sa mère lui confectionnera même un petit uniforme ! Il adore entendre les récits de la Guerre du Mexique évoqués par les habitants de New Rumley. Il contracte rapidement la passion de son père qui vit lui-même dans le souvenir de son grand-père, combattant pendant la Révolution. Dès 4 ou 5 ans, Custer est ainsi familiarisé avec une ambiance militaire, même si son père est maréchal-ferrant et non officier de dragon. En revanche, grâce au métier paternel, il côtoie déjà les chevaux et monte en selle dès le plus jeune âge.         

A 10 ans, Custer rejoint sa demi-sœur à Monroe dans le Michigan. Il passe sa jeunesse à la ferme et très vite confirme ses aptitudes pour les sports de plein air. Bientôt, il adopte totalement le caractère dominant de la plupart des jeunes gens du Michigan : des gars coureurs de jupons, pleins d’humour, de hardiesse et dotés de surcroît d’une solide constitution physique… Il « fréquente » à cette époque l’académie pour jeunes gens d’Alfred Stebbins. Les cours prodigués n’éveillent aucun intérêt chez le jeune Custer qui cultive sa différence, ostensiblement. A cet égard, un de ses comparses, John Bukley, se souvient que le futur Général lisait avec application des livres personnels pendant les cours de géographie. Lorsqu’il ne dort pas, il consacre son temps à écrire un ouvrage inspiré de Fenimore Cooper et consacré aux  Indiens ; recueil qu’il intitule « l’homme Rouge ». Mais c’est à West Point que Custer va révéler ses véritables « talents ». Il s’y distingue en effet par son habileté au tir, à l’escrime, en équitation mais aussi…par son insolence ! Il collectionne littéralement les blâmes –plusieurs centaines- et frôle à plusieurs reprises le renvoi définitif. L’étude de la Stratégie et la Tactique dans les trois armes ne recueille pas d’avantage son attention. Ce sont des épreuves théoriques qu’il ne goûte guère, il y récolte les plus mauvaises appréciations.

Sachant que 200 blâmes entraînent l’exclusion définitive de l’académie, on ne peut que rester confondu devant le « palmarès » -et la chance  de notre jeune cadet :

1857-1858 : 151 blâmes

1858-1859 : 192 blâmes

1859-1860 : 191 blâmes !

Mais West Point est par nature l’antichambre du champ de bataille et l’armée a furieusement besoin de militaires et d’officiers au moment où éclate les premiers affrontements de la Guerre Civile (la fameuse guerre de Sécession – 1861-1865). Les anecdotes des frasques de Custer sont restées dans les annales de l’école : retards, bagarres, excentricité, absentéisme au cours. Un jour, Custer reçoit un blâme parce qu’il a tué et mangé un coq qui était l’animal de compagnie d’un de ses camarades. Une autre fois, il est puni parce qu’étant de garde, il n’a pas daigné s’interposer lors d’une rixe grave opposant deux cadets. Un beau matin, il demande à son professeur d’Espagnol « comment dit-on, en espagnol : le cours est terminé ? ». Sans doute l’enseignant manquait-il de malice car à peine eût-il traduit l’expression que Custer vida prestement les lieux dans l’hilarité générale. Comme Galliffet, Custer aime à braver l’autorité. Plus grave, il tentera même un jour de forcer la porte du bureau d’un professeur pour voler des copies d’examen ! Finalement, il détient le plus mauvais dossier de sa promotion et sort, en 1861, dernier de celle-ci : 34° sur 34. A cet égard, il serait intéressant d’examiner le destin des « sortis derniers » des grandes écoles militaires occidentales. Ces « derniers » ont généralement été honorés par leurs pairs, jouissant d’un prestige sinon supérieur du moins égal aux majors de promotion. Cela s’explique par le sentiment de camaraderie développé et cultivé plus que partout ailleurs, à Saint-Cyr comme à West Point, et par les valeurs de courage, de volonté et de panache qui caractérisent ces écoles. A l’instar d’un Pétain ou d’un Massu, les exemples ne manquent pas de « derniers » connaissant par la suite un destin militaire et politique tourmenté…

Galliffet et Custer étaient tous deux à la fois excessivement teigneux et extrêmement chanceux : s’ils eurent la chance d’avoir des appuis, leur chance véritable fut surtout la guerre, la guerre et leur patrie qui avaient cruellement besoin d’hommes « de circonstance ». On recherchait alors des hommes téméraires et volontaires, des hommes prêts pour le risque et l’aventure : des hommes d’exception, des « barreurs de gros temps », des hommes qui, sans doute, étaient une espèce rare et qui ressemblaient à Custer et Galliffet comme des frères.

 

« Les Cadets » : sur les traces de Murat      

       

 

      Galliffet avait songé à l’armée très tôt. Comme Custer en son temps, il embrasse la carrière des armes à 18 ans. L’ancien colonel de dragons est alors contraint de reconnaître que Gaston Alexandre Auguste est bien son fils : « Vous voulez faire carrière dans l’armée ?…Eh bien, choisissez au moins la cavalerie ! » Ce sera donc la « légère » en 1848.

 

Custer. A sa sortie de West Point en 1861, Custer est d’abord affecté dans les ballons de reconnaissance avant de rejoindre la cavalerie…définitivement. Il servira un temps au 2° de cavalerie avant de devenir plus tard le « patron »du fameux et glorieux « 7° ».

 

Galliffet. Parfois considéré par ses détracteurs comme la plus parfaite figure du sabreur à courte vue, Galliffet devint effectivement le « magister equitum » de l’armée française cumulant de lourdes charges : Directeur permanent des manœuvres de cavalerie ; Inspecteur général de l’Ecole d’ Application de la Cavalerie de l’Ecole Spéciale Militaire et du Manège de l’Ecole de Guerre ; Président du Comité consultatif de la Cavalerie ; Membre du Conseil Supérieur de la Guerre ; Commandant du 12° corps d’armée. « Le Gaulois », un quotidien du matin fera l’éloge du grand soldat, le louant « d’avoir électrisé la cavalerie française, de lui avoir infusé les méthodes qui ont porté les cavaliers au plus haut degré de perfection connue ». Quant à Custer, il fut considéré pendant la Guerre de Sécession comme « l’homme le plus capable de la cavalerie » (Général Sheridan)  ou encore comme « le meilleur cavalier de l’Union » ( Samuel Harris, lieutenant au 6° Michigan).

 Les deux hommes n’ont pas eu de mérites excessifs à entrer dans l’armée. Au vrai, il leur aura suffi de pousser la porte... sans même y donner un coup d’épaule ! Custer intègre l’Académie militaire de West Point grâce à l’appui d’un député du parti républicain à qui il s’est adressé, lui envoyant une lettre de candidature motivée. Quant à Galliffet, il s’engage à 18 ans, contournant l’obstacle du concours d’entrée à une école de gradés ou d’officiers. A cette époque en France, les volontaires ont des perspectives de carrière souriantes. En effet, la catégorie des engagés fournit 75% des sous-lieutenants issus des sous-officiers. Ces hommes sortis du rang sortent également souvent de milieux dits « éclairés » : ils jouissent ainsi d’un préjugé favorable auprès des cadres de l’armée qui regardent volontiers ces jeunes nobles ou ces étudiants des milieux aisés d’un œil bienveillant.  

Autre point commun : les carrières des deux militaires se ressemblent par leur fulgurance. En 1869 en effet, les deux hommes ont rang de colonel dans leur armée nationale respective. Certes, Galliffet a mis 20 ans pour atteindre ce grade mais il a commencé simple soldat, jeune cavalier aux hussards. Notons qu’il était tout de même sous-officier après seulement deux ans de service et sous-lieutenant cinq années après son entrée dans l’armée !!

En 1863, Custer comme Galliffet connaissent une sorte de consécration. La guerre fait rage aux Amériques. Tandis qu’au nord du continent américain, une atroce guerre civile déchire les Etats- naguère « unis »- ( la guerre de Sécession), au Mexique, les hommes de l’empereur Napoléon III s’acharnent à vouloir fonder un empire latin, royaume de chimère et de sang sans avenir. Les Français tentent d’asseoir définitivement Maximilien sur un trône trop fragile. En juillet 1863, Galliffet  est promu chef d’escadron au 1° hussard du régiment de Bercheny. De retour du Mexique où il s’est couvert de gloire et a reçu une blessure qui le rendra célèbre, il reçoit l’hommage de  Napoléon III en personne. L’empereur le prie d’assister à ses côtés à une parade militaire afin de commémorer l’aventure. Suprême marque d’estime : le souverain confie à Galliffet la tâche de distribuer aux sous-officiers de la Garde les drapeaux pris à l’ennemi.  Le 28 juin 1863, Custer a lui-même été nommé brigadier-général. Il s’est particulièrement distingué lors d’une phase de la campagne de Gettysburg, en chargeant contre les invincibles cavaliers sudistes. Un an plus tard, il est promu major-général de division, à…24 ans ! Il devient ainsi pour la postérité, le fameux « boy general », le plus jeune général de l’histoire des Etats-Unis ! Au sortir de la guerre qu’il termine dans le camp des vainqueurs, le soldat bleu sera rétrogradé. C’est la règle : il arrive que les galons obtenus au combat subissent une certaine déflation. La paix se montre bien peu généreuse, parfois …   

 

 

 

« Les Hussards » :   Prouesses, jupons et excentricités

 

  Custer et Galliffet sont de véritables excentriques. Ils aiment choquer, frapper l’imagination, pour le panache ou pour la farce.

 

Dans l’intimité ou en public, ils aiment à organiser des « plaisanteries », peu subtiles mais spectaculaires, aux dépens de victimes qui leur auront vite pardonné. Un jour, Tom, le frère bien-aimé de notre héros américain, découvre un cafard en villégiature dans sa purée de pomme de terre. Une autre fois, c’est une moitié de poulet en décomposition qui « fait signe » sous son coussin. Ces « blagues » de mauvais goût ( au sens propre du terme aussi)  ont toutes le même « inventeur » : George Armstrong Custer.  Au théâtre, il récidive un jour en bombardant son voisin de devant avec des dépliants collectés auprès de spectateurs qui partagent son ennui. Il faut dire qu’il éprouve toujours de sérieuses difficultés à rester simple spectateur… Parfois, la farce prend une autre dimension, presque prémonitoire : par exemple lorsque Custer, en plein territoire hostile, s’amuse à imiter (avec succès) le cri indien pour effrayer son frère Boston qui urinait contre un arbre.

 

Custer à la tête de la brigade du Michigan s’est composé lui-même son uniforme : une veste en velours noir, une chemise de marin avec deux étoiles, une écharpe rouge, un chapeau à larges bords. Il invente même son fanion, une bannière qui deviendra fameuse : deux bandes rouges et bleues supportant deux sabres croisés. Et Galliffet ? -Comme aurait dit son précepteur, il se fait remarquer par ses frasques. Grand coureur de jupons, il prononce souvent haut et fort le principal adjectif  qui qualifie les maris trompés …et qui le concerne au premier chef. Un jour qu’il passe en revue un escadron de cavalerie, il distribue les fanions, un bleu, un rouge, un vert mais insiste pour conserver celui de couleur jaune, couleur des cocus : «  Ah ! Non, ne prenez pas celui-ci, il me revient de droit !  » La fête impériale déploie ses fastes et organise des bals. Le marquis aime les bals costumés. On l’y voit un jour en costume de coq fait de véritables plumes ! Le seul cri qui s’échappe de la crête de l’animal est : « cocu ! », surtout lorsqu’il croise un courtisan malheureux. A Fontainebleau une nuit, l’empereur Napoléon III envoie son aide de camp frapper à la porte de la chambre de Galliffet, auteur en cette heure avancée d’un  authentique « tapage nocturne ». Notre général occupe en effet la chambre située juste au-dessus de celle du couple impérial qui ne parvient pas à fermer l’œil.   L’aide de camp s’exécute au mieux d’une tâche jugée ingrate mais se heurte vite à un Galliffet irrité, qui déclare « ne pas pouvoir la faire tenir tranquille ». C’est alors que l’envoyé impérial découvre avec stupeur un baquet placé sur le lit du Général dans lequel se débat… une énorme carpe ! Il faut décidément s’attendre à tout de la part de l’hôte du château… Galliffet aurait voulu vérifier une rumeur : on disait que chaque gros poisson hantant les douves du domaine était porteur d’un anneau sur lequel figurait sa date de naissance… L’aide de camp tentera vainement d’expliquer à l’empereur ensommeillé « qu’une carpe était venue voir M. de Galliffet ». Ce à quoi Napoléon III aurait répondu : « Il les appelle ‘carpes’ à  présent ? » L’incident connaîtra une certaine publicité… puis sera vite remisé au vestiaire naphtaliné des ringardises de l’histoire : bouquet de violette oublié, futilités d’une cour encore insouciante, anecdote qui garde la couleur fanée des jours heureux du Second Empire et de la fête impériale…

 Mais Galliffet est aussi un amateur éclairé de musique et de théâtre qui n’est pas toujours du théâtre-bouffe.  Les deux hommes n'ont d’ailleurs pas seulement en commun un  goût prononcé pour l'excentricité et l'amour de la grosse farce. Ce sont également des hommes de culture. En l'espèce, il ne s'agit pas forcément de "la culture", vue au travers des  "grilles d’interprétation" et des « canons » de la bonne société de l'époque. Il ne s'agit pas d'avantage d'une culture « institutionnelle », reçue par imprégnation ou éducation, mais bien d'une culture qui échappe au conformisme ambiant, une culture "d'autodidacte",  conquise ou reconquise dans un mouvement volontaire d'appropriation.

   

Le chef des "braves gens" et le BoyGeneral

Goût prononcé pour l’"underground" ?  Inclination pour la "contre-culture" ?  - Il serait anachronique d'utiliser ici ces termes éminemment modernes, même si une part non négligeable de rébellion et de souci d’indépendance a  sans doute conditionné cette démarche si personnelle.

Custer comme Galliffet adorent le théâtre. Ne sont-ils pas eux-mêmes des personnages théâtraux, à l'instar du condottiere – poète que sera Gabriele D'annunzio au siècle suivant ? Ils sont certes de grands lecteurs devant l'éternel, mais aussi des esprits curieux, des « innovateurs », pour ne pas dire des créateurs.

Galliffet - noblesse oblige - entretient en effet un orchestre de 200 musiciens et organise pour certains invités la représentation intégrale du Don Juan de Mozart. Il est aussi un des très rares à prendre la défense d'un compositeur étranger, inventeur du leitmotiv, dont les commentateurs parisiens stigmatisent "la musique chaotique et les thèmes répétitifs et lassants" : un certain Richard Wagner qui deviendra le génie musical universel que l’on connaît aujourd’hui.

 Galliffet et Custer semblent attirés par les thèmes romantiques et dramatiques qui concernent la destinée humaine. Custer, passionné par le théâtre de Shakespeare, étudie notamment « Hamlet ». Il écrit un essai sur la pièce  dont il apprécie l’argument et les développements existentiels.

Custer lit également les livres français sur les tactiques napoléoniennes qui sont le livre de chevet des officiers américains pendant la Guerre de Sécession. Il admire Murat, le bouillonnant  cavalier de l'Empire,  qui  lui ressemble à plus d'un titre. Pour autant, il ne néglige pas certains best-sellers de l'époque, dont le célèbre " Uncle Tom’s Cabin" d'Harriet Beecher Stowe, le bréviaire des abolitionnistes.  

 

 Mais le costume et les goûts singuliers dans le domaine artistique et littéraire  ne suffisent pas à caractériser l’excentricité ; excentricité qui est un art de vivre en soi, une marginalité acceptée et revendiquée. Galliffet. En 1854,  Galliffet sert en Crimée –il est lieutenant. Une « connaissance » très tendre l’attend à Balaclava. Un beau matin, Galliffet saute à cheval et part au galop. Contournant deux avant-postes français et anglais, il surprend et bouscule un parti de cosaques qui ne comprennent rien à cette apparition. Il chevauche encore, créant l’événement, le tumulte et l’émoi. Enfin, au bout d’une longue et périlleuse course, il retrouve sa belle. A son retour, il est convoqué au quartier général. Il est mis aux arrêts pour avoir « dépassé à cheval les lignes françaises et anglaises, suivi par des cosaques, et fait tirer 500 coups de fusil ».    

Custer. Le lieutenant –Colonel Custer en 1867 est traduit en Cour martiale pour « abandon de poste » : lassé par une longue et vaine expédition contre les Indiens, il a quitté le 7° de cavalerie pour rejoindre sa jeune femme Elisabeth. Hommes et chevaux ont énormément souffert lors de longues marches et contremarches. La Cour le reconnaît coupable de tous les chefs d’accusation évoqués - dont l’exécution sommaire de deux déserteurs. Il est suspendu de ses fonctions pour un an. 

Mais Custer et Galliffet ne sont pas seulement excentriques, ils sont également braves et courageux.

A cet égard, les faits d’arme de leur carrière respective sont éloquents.

Toutes les campagnes du second empire sont le théâtre des exploits de Galliffet : il participe en effet à la guerre de Crimée, aux batailles d’Italie, à l’expédition du Mexique avant de charger devant Sedan en 1870. « Sévère pour les autres, il est impitoyable pour lui-même » Cette note du ministère de la guerre qui concerne Galliffet, pourrait également désigner l’infatigable Custer. En Crimée, Galliffet, chevauchant seul se retrouve un jour pris sous le feu des lignes russes. Redoublant d’audace, il pique plus fort son cheval. La voie semble libre…Erreur ! Le voilà soudain cerné par des fantassins. Comment osent-ils ? Il mouline et sabre à tour de bras… Du côté français, on a observé la scène sans trop comprendre. On lui envoie des renforts et la poussée devient irrésistible. C’est ainsi que fut gagnée la fameuse lunette du Kamchatka ! Pour ce fait d’arme involontaire (le seul de sa carrière), Galliffet est fait chevalier de la Légion d’Honneur. Au Mexique, il  parvient encore à se distinguer à maintes reprises dans une guerre où il n’y a pourtant aucun emploi véritable pour la cavalerie. Lors du siège de Puebla en 1863, Galliffet se morfond dans les tranchées. La situation est critique car, inéluctablement, les assauts français se brisent contre les forts qui encadrent la cité. Puebla est en effet farouchement protégée par 20.000 soldats et paysans, ainsi que par les aboiements d’une artillerie lourde, redoutablement efficace. Parti en avant-garde pour une inspection, Galliffet découvre près du Fort de San Xavier, une palissade de bois non défendue. Il y place aussitôt une équipe de sapeurs et revient avec des troupes. Le drapeau à la main, escaladant le parapet, Galliffet charge les Mexicains à pied, à la tête d’une horde de zouaves déchaînés ! Le pivot des fortifications est bientôt emporté. Cette action  lui vaut d’être  promu Officier de la Légion d’Honneur. Toutefois, la partie n’est pas encore gagnée pour les Français : une effroyable bataille de rues vient de commencer. Elle durera trois mois…C’est encore au Mexique que Galliffet reçoit une grave blessure. Un éclat d’obus le frappe à l’abdomen. Il s’effondre, perd quasiment connaissance. Mais le voici bientôt à genoux, ramassant ses tripes dans son képi. Il parvient à faire une partie du chemin jusqu’à l’ambulance, distante de trois kilomètres. Pendant plusieurs mois, il erre entre la vie et la mort. Finalement, la volonté l’emporte sur le mauvais sort mais aussi sur l’absence de stérilisation et d’antiseptiques. Il survivra. On pose une plaque de métal sur la partie blessée. Désormais, ce « ventre de fer » permanent sera la marque de Galliffet. Mieux qu’une décoration ou un titre de noblesse, il contribuera à forger la légende du cavalier et fera les beaux jours des salons –petits et grands –du lointain Paris.      

 

Deux hussards - fin XIXe

 

 

Custer. La même année, en septembre 1863, Custer est également blessé. Comme son alter-ego français, il doit sa blessure à un éclat d’obus qui l’atteint à la jambe et l’empêche un temps de monter à cheval. Tout au long de la guerre de Sécession, le cavalier américain accumule les missions impossibles, redresse par ses actions les situations les plus désespérées et toujours à la tête de ses hommes, engrange les succès les plus inattendus. Les pertes sont impressionnantes. Sa brigade du Michigan perd à elle seule 625 cavaliers en un an. Le courant passe entre le chef et la troupe montée. Comme Galliffet qui, paternel, aimait à se trouver parmi « ses chers cavaliers », Custer  est vénéré par ses « Wolverines » (Gloutons) du Michigan, comme il se plaît à les surnommer. Sam Harris dira « qu’ils auraient suivi Custer en enfer » Pendant la durée de la guerre, Custer charge 11 fois, toujours victorieusement. Ce sont des victoires étonnantes, spectaculaires, « à l’arraché », où le rapport de force est souvent défavorable à l’officier nordiste. A Gettysburg, il combat à 1 contre 5 ; à Tom’s brook, il se bat et triomphe à 1 contre 3. 

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