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(Quotidien de Suisse, 19 août 2006, page 31)

(Quotidien de Suisse, août 2006)

Mystère à Little Big Horn

par Xavier Cornut

 

 

Bataille. Un chercheur de l'Université de Fribourg, David Cornut, oublie la légende pour revenir à l'histoire.

 

Il est des affrontements qui marquent un pays. La bataille de Little Big Horn fait partie de l'identité nationale américaine. Selon la tradition, en juin 1876, au cœur du Montana, les Indiens se sont coalisés pour ne pas entrer dans les réserves. Lancés à leur poursuite, le général Custer et son 7e régiment de cavalerie les sous-estiment et les attaquent le 25 juin alors qu'ils campent près de la rivière Little Big Horn. Des milliers de guerriers sioux et cheyennes ripostent. Encerclé, un bataillon fédéral est anéanti. Ainsi se termine l'une des plus graves défaites des forces américaines contre les Indiens. La plus incomprise de toutes, incontestablement.
Aux Etats-Unis, et peut-être même au monde, aucun autre évènement ne peut drainer plus de 500 000 visiteurs par année dans une région perdue où n'existent que des villes à quatre maisons et un office de poste. Les lieux sont devenus mythiques.
 

Custer: ange et démon

Pas une année sans que les médias outre-Atlantique ne se penchent sur cette bataille. Récemment, les longs-métrages Nous étions soldats avec Mel Gibson et Le Dernier Samouraï avec Tom Cruise évoquaient la bataille, tout comme le réalisateur Oliver Stone, qui annonce un western sur Custer pour 2007. Les écrivains s'arrachent le sujet. Pendant son deuxième mandat, le président Clinton avait comme livre de chevet une reconstitution romancée de Little Big Horn.
Comment expliquer cette fascination? Le général Custer d'abord. Légende vivante de son temps, plus jeune général de l'histoire des Etats-Unis (à 23 ans, pendant la guerre de Sécession), il est à l'image de son pays: enthousiasmant pour certains, agaçant pour d'autres. Il suscite rarement de l'indifférence. La plupart des rumeurs qui courent sur lui n'ont aucun fondement, et sa représentation hagiographique du milieu du XIXe siècle ne vaut guère mieux que l'image démoniaque qu'on en donne aujourd'hui. Comme tout mythe, il a été tour à tour célébré ou démoli à grands renforts de slogans politiques ou idéologiques.
Grands acteurs de cet évènement, les Indiens d'Amérique ont suivi le même parcours en dents de scie que leur adversaire. Suivant la période, ils ont été diabolisés ou divinisés. Point de milieu, là non plus. Les vies des grands chefs, Sitting Bull et Crazy Horse notamment, sont aussi mondialement célèbres que rarement étudiées. De même, les mœurs de ces peuples premiers ont fait le bonheur des amateurs de New Age et de culture alternative, sans toucher pour autant les amoureux d'histoire. Qui n'a jamais été fasciné par Danse avec les loups? Et qui réalise que ce film est à des lieues de toute réalité?
Dans l'histoire de la Conquête de l'Ouest, Little Big Horn fait figure de symbole. Depuis 1876, elle est l'une des affaires les plus débattues de l'histoire américaine, à l'image de l'affaire Kennedy. Des dizaines de milliers d'historiens, de criminologues et de chercheurs ont fouillé les archives et le site pour découvrir ce qui s'est passé. «Je me rappelle un colonel me disant, une fois, qu'une rumeur circulait dans les cercles de l'armée selon laquelle il y avait des hommes qui connaissaient une vérité inédite de l'histoire, mais s'étaient promis de ne jamais la révéler» a dit Ronald Reagan.
En 1876, dès l'annonce du désastre, un débat houleux commence. L'armée prétend que Custer a désobéi aux ordres et a mené une attaque insensée. Mais les témoignages divergent. Traîné devant une commission d'enquête, un officier qui a survécu multiplie les fausses pistes, invente des évènements, présente une fausse carte du terrain. Alerté, l'état-major fait pression sur les enquêteurs pour qu'ils blanchissent le prévenu.
 

Les langues se délient

Mais l'histoire n'en reste pas là. Au fur et à mesure que les langues se délient, que ce soit dans les documents confidentiels ou dans des interrogatoires privés, une autre histoire de la bataille surgit. Un auteur à succès entre dans la danse et accuse les subordonnés survivants de négligence. Vingt ans plus tard, le général Nelson Miles, commandant en chef de l'armée américaine, publie ses propres conclusions: Custer aurait été trahi. Little Big Horn prend une tout autre dimension. Pourtant, il faut attendre 1951 pour que les témoignages de la commission d'enquête soient rendus publics. Dans les milliers de documents de l'enquête gouvernementale, les chercheurs découvrent des témoignages troublants. La désobéissance de Custer? Une invention. Des milliers de guerriers? Une autre image trompeuse. Une attaque insensée? Pas si sûr.
 

Cinq ans de travail

Que devient alors le «mystère de Little Big Horn»? Il semble avoir été créé à dessein. Les recoupements de témoignages, les enquêtes de la police scientifique, les analyses du FBI et les fouilles des archéologues ont permis d'exhumer l'une des affaires criminelles les plus graves du XIXe siècle aux Etats-Unis.
Aujourd'hui, après cinq ans de travail, David Cornut, étudiant à l'Université de Fribourg, présente Little Big Horn, autopsie d'une bataille légendaire. Une reconstitution minutieuse du dossier avec l'intervention de spécialistes et de témoins oculaires. Un travail de longue haleine qui dévoile enfin au public francophone l'affaire qui passionne les Etats-Unis depuis 130 ans.
Little Big Horn? Une légende aux pieds d'argile sur laquelle l'Histoire n'a pas dit son dernier mot. I

XAVIER CORNUT
 

> David Cornut, Little Big Horn, autopsie d'une bataille légendaire, Ed. Anovi, 384 pp.

 

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