Il est des affrontements qui marquent un pays. La
bataille de Little Big Horn fait partie de l'identité nationale
américaine. Selon la tradition, en juin 1876, au cœur du Montana, les
Indiens se sont coalisés pour ne pas entrer dans les réserves. Lancés à
leur poursuite, le général Custer et son 7e régiment de cavalerie les
sous-estiment et les attaquent le 25 juin alors qu'ils campent près de la
rivière Little Big Horn. Des milliers de guerriers sioux et cheyennes
ripostent. Encerclé, un bataillon fédéral est anéanti. Ainsi se termine
l'une des plus graves défaites des forces américaines contre les Indiens.
La plus incomprise de toutes, incontestablement.
Aux Etats-Unis, et peut-être même au monde, aucun autre évènement ne peut
drainer plus de 500 000 visiteurs par année dans une région perdue où
n'existent que des villes à quatre maisons et un office de poste. Les
lieux sont devenus mythiques.
Pas une année sans que les médias outre-Atlantique ne
se penchent sur cette bataille. Récemment, les longs-métrages Nous étions
soldats avec Mel Gibson et Le Dernier Samouraï avec Tom Cruise évoquaient
la bataille, tout comme le réalisateur Oliver Stone, qui annonce un
western sur Custer pour 2007. Les écrivains s'arrachent le sujet. Pendant
son deuxième mandat, le président Clinton avait comme livre de chevet une
reconstitution romancée de Little Big Horn.
Comment expliquer cette fascination? Le général Custer d'abord. Légende
vivante de son temps, plus jeune général de l'histoire des Etats-Unis (à
23 ans, pendant la guerre de Sécession), il est à l'image de son pays:
enthousiasmant pour certains, agaçant pour d'autres. Il suscite rarement
de l'indifférence. La plupart des rumeurs qui courent sur lui n'ont aucun
fondement, et sa représentation hagiographique du milieu du XIXe siècle ne
vaut guère mieux que l'image démoniaque qu'on en donne aujourd'hui. Comme
tout mythe, il a été tour à tour célébré ou démoli à grands renforts de
slogans politiques ou idéologiques.
Grands acteurs de cet évènement, les Indiens d'Amérique ont suivi le même
parcours en dents de scie que leur adversaire. Suivant la période, ils ont
été diabolisés ou divinisés. Point de milieu, là non plus. Les vies des
grands chefs, Sitting Bull et Crazy Horse notamment, sont aussi
mondialement célèbres que rarement étudiées. De même, les mœurs de ces
peuples premiers ont fait le bonheur des amateurs de New Age et de culture
alternative, sans toucher pour autant les amoureux d'histoire. Qui n'a
jamais été fasciné par Danse avec les loups? Et qui réalise que ce film
est à des lieues de toute réalité?
Dans l'histoire de la Conquête de l'Ouest, Little Big Horn fait figure de
symbole. Depuis 1876, elle est l'une des affaires les plus débattues de
l'histoire américaine, à l'image de l'affaire Kennedy. Des dizaines de
milliers d'historiens, de criminologues et de chercheurs ont fouillé les
archives et le site pour découvrir ce qui s'est passé. «Je me rappelle un
colonel me disant, une fois, qu'une rumeur circulait dans les cercles de
l'armée selon laquelle il y avait des hommes qui connaissaient une vérité
inédite de l'histoire, mais s'étaient promis de ne jamais la révéler» a
dit Ronald Reagan.
En 1876, dès l'annonce du désastre, un débat houleux commence. L'armée
prétend que Custer a désobéi aux ordres et a mené une attaque insensée.
Mais les témoignages divergent. Traîné devant une commission d'enquête, un
officier qui a survécu multiplie les fausses pistes, invente des
évènements, présente une fausse carte du terrain. Alerté, l'état-major
fait pression sur les enquêteurs pour qu'ils blanchissent le prévenu.
Mais l'histoire n'en reste pas là. Au fur et à mesure
que les langues se délient, que ce soit dans les documents confidentiels
ou dans des interrogatoires privés, une autre histoire de la bataille
surgit. Un auteur à succès entre dans la danse et accuse les subordonnés
survivants de négligence. Vingt ans plus tard, le général Nelson Miles,
commandant en chef de l'armée américaine, publie ses propres conclusions:
Custer aurait été trahi. Little Big Horn prend une tout autre dimension.
Pourtant, il faut attendre 1951 pour que les témoignages de la commission
d'enquête soient rendus publics. Dans les milliers de documents de
l'enquête gouvernementale, les chercheurs découvrent des témoignages
troublants. La désobéissance de Custer? Une invention. Des milliers de
guerriers? Une autre image trompeuse. Une attaque insensée? Pas si sûr.
Que devient alors le «mystère de Little Big Horn»? Il
semble avoir été créé à dessein. Les recoupements de témoignages, les
enquêtes de la police scientifique, les analyses du FBI et les fouilles
des archéologues ont permis d'exhumer l'une des affaires criminelles les
plus graves du XIXe siècle aux Etats-Unis.
Aujourd'hui, après cinq ans de travail, David Cornut, étudiant à
l'Université de Fribourg, présente Little Big Horn, autopsie d'une
bataille légendaire. Une reconstitution minutieuse du dossier avec
l'intervention de spécialistes et de témoins oculaires. Un travail de
longue haleine qui dévoile enfin au public francophone l'affaire qui
passionne les Etats-Unis depuis 130 ans.
Little Big Horn? Une légende aux pieds d'argile sur laquelle l'Histoire
n'a pas dit son dernier mot. I
XAVIER CORNUT
> David Cornut, Little Big Horn,
autopsie d'une bataille légendaire, Ed. Anovi, 384 pp.