Hanz Zimmer, Backdraft
- TEMOIGNAGE -


En 1959, moi, adolescent de 17 ans sans le sou, je quittais la France pour visiter le site de Little Big Horn...
par Michel Michaut

J’ai visité, pour la première fois, le site de la Little Big Horn, lors de l’été 1959. Lycéen en première, j’avais alors 17 ans. J’ai entrepris ce voyage, en solitaire, pour réaliser un rêve d’enfant ; celui de voir, de mes propres yeux, le site du champ de bataille de la Little Big Horn, lieu, pour moi mythique, de toute l’histoire de l’Ouest américain, où les Sioux et les Cheyennes avaient été victorieux, lors de leur affrontement avec la 7ème cavalerie du glorieux général Custer.
Parisien, je suis né durant la Seconde Guerre Mondiale. Comme de très nombreux enfants de la Belle Epoque, mon père a été fasciné par les Peaux-Rouges, depuis que son propre père l’avait emmené voir à Paris le spectacle du Wild West de Buffalo Bill, lors de sa tournée en Europe de 1904. Pour 10 centimes, le fascicule pièce, mon père fut chaque semaine un fidèle lecteur des exploits de Sitting Bull, dit le « Napoléon rouge », de Black Horse, de Bloody Hand et d’autres encore, dans la collection des « Chefs Indiens Célèbres » qui a enflammé l’imagination des enfants du début du 20ème siècle. Deux fascicules étaient entièrement consacrés au récit de la bataille de la LBH, remportée, selon l’auteur, par la vaillance du Napoléon Rouge.
Nous sommes là, à l’origine de cette curieuse passion des enfants d’hier jouant aux Indiens et aux Cow-boys, du succès des films western tout au long du 20ème siècle et de cette fascination des gens, toujours latente, pour les Indiens d’Amérique...
![]()
Enfant, j’ai lu tous les fascicules des chefs indiens célèbres de mon père, précieusement reliés par mon grand-père, dont la couverture de chaque numéro illustrait, en couleur, un fait d’arme imaginé par les auteurs de cette saga populaire, relatant des aventures romancées de l’histoire du Far-West, sans le moins souci de vérité historique et sans que ces écrivains, à l’imagination débordante, n’aient jamais mis les pieds dans l’Ouest du continent nord-américain. Après la Libération, les enfants de ma génération se gavaient à l’école des bandes dessinées petit format, bon marché, en noir et blanc, qu’ils s’échangeaient en classe et dont la grande majorité était toujours consacrée aux Peaux-Rouges et, bien sûr, nous ne manquions aucun western américain concernant les Indiens, et moi-même de la « Fléche brisée » jusqu’à « Danse avec les loups ».
Mais ce sont surtout deux publications qui ont marquées mon enfance au sujet des Indiens : d’abord l’histoire de « Corentin chez les peaux-rouges » de Cuvelier, parue hebdomadairement en bandes dessinées colorées dans le journal Tintin, une histoire d’un garçon recueilli par une tribu sioux auquel il était facile de s’identifier ; puis celle de Sitting Bull de Marijac-Dut, publiée par le journal Coq Hardi, une bande dessinée en noir et blanc, faisant une large part, plus véridique, mais toujours fort romancée, aux guerres indiennes et surtout à la bataille de la Little Big Horn.
| "Corentin chez les Peaux-Rouges" de Cuvelier. |
Durant mon enfance et mon adolescence, j’ai toujours porté au cœur une folle passion pour les Indiens et rêvé de pouvoir retrouver et visiter les lieux de cette incroyable bataille. Aussi pendant l’année de mon premier bac, j’ai annoncé à mes parents mon intention de me rendre dans l’Ouest américain, pour découvrir le site de la LBH, durant les vacances scolaires. Ma mère fut très hostile à une telle aventure, jugée folle, dangereuse et irréalisable ; mais mon père, à qui je fis miroiter la possibilité de ramener des photos en couleur du site de cette bataille, se montra plus encourageant.
Ma famille n’avait pas les moyens de me payer la traversée de l’Atlantique en paquebot, dont le montant en classe économique représentait quinze mois de salaire. Grâce à un modeste diplôme de langue anglaise, premier niveau, acquis en classe de seconde, j’ai réussi à trouver un emploi d’intervenant en langue anglaise, pour l’initiation de cette langue aux émigrants, dans une compagnie maritime grecque, qui me proposa un billet-contrat aller-retour, me permettant d’avoir une traversée à un prix très avantageux, que j’ai pu régler avec le salaire d’un petit boulot de veilleur de nuit dans un garage de mon quartier, durant de nombreux mois précédant mon départ. Restait à avoir les visas américain et canadien, qui me furent accordés sans difficulté. Enfin, pour me rendre au Havre, port d’embarquement, le problème fut résolu grâce au bon office d’une compagnie de transport routier de mon quartier, acceptant de me convoyer sur le port de la Manche.
Tout mon avoir financier fut consacré à payer l’achat d’un billet pour la traversée de l’Atlantique, et également à l’achat de nombreuses pellicules surtout en couleur, onéreuses à l’époque, et de quelques unes en noir et blanc, pour pouvoir utiliser l’appareil photographique de ma famille. Aussi, je n’osais pas dire à mes parents qu’il me restait rien, comme argent de poche, pour subvenir à mes besoins dans le Nouveau Monde. Pour la traversée du continent nord américain, afin de pouvoir gagner l’Ouest, j’avais obtenu de la compagnie Air liquide au Canada, une recommandation écrite pour un transport routier entre Montréal et Hamilton et, pour la suite, je comptais sur la solidarité légendaire des routiers pour m’aider à rejoindre la ville de Calgary. J’avais choisi, pour relier le continent américain, la destination de Montréal, moins chère que celle de NewYork.
![]()
J’avais aussi retrouvé à Paris, grâce au livre de la bibliothèque de mon père et l’annuaire téléphonique, la trace d’un certain Raymond Gide, un des « Cinq Scouts chez les Peaux- Rouges » qui avait visité, en 1930, avec ses compagnons, les Indiens Stoney de l’Ouest canadien et dont un ouvrage relatait les aventures. Cet homme, passionné des tribus indiennes, encouragea vivement mon entreprise et m’indiqua avec précision l’emplacement du site de la bataille de la Little Big Horn qui, selon lui, se trouvait sur l’actuelle réserve des Indiens Corbeaux au sud-est du Montana, à quelques miles de la petite localité de Hardin. Fort de ces précisions, j’étais convaincu, grâce à une carte des Etats-Unis, offerte par le consulat américain à Paris, de ne pas manquer d’atteindre mon objectif.
C’est ainsi qu’à la mi-juillet 1959, sac au dos, je suis parti rejoindre, à pied, le premier camionneur, qui de nuit m’a conduit au Havre, pour embarquer, le lendemain après-midi, sur l’Arkadia. Mais, avec la douane française, les premières difficultés apparurent. Je fus un des tous premiers passagers à me présenter à l’embarquement. Les douaniers étaient soucieux de contrôler l’achat des devises en dollars, la loi interdisant le change de plus de 30.000 anciens francs par personne, soit 60 dollars, pour tout séjour outre-atlantique. Le fait de déclarer n’avoir pas le moindre argent avec moi intrigua les douaniers, qui firent une fouille en règle de mon sac à dos et de ma personne, pour finalement ne pas trouver le moindre franc. Comme la loi n’interdisait que le surplus d’argent ou de devises, j’étais en règle et je ne suis pas resté bloqué au Havre.
Pendant la traversée, selon mon contrat de passager intervenant, j’ai donné, chaque matin, un cours d’initiation d’anglais à des familles d’émigrants françaises, qui cherchaient fortune au Canada. Et là, dans ces cours, ne pouvant m’empêcher d’évoquer l’Amérique à travers les Peaux-Rouges, j’ai pris conscience que ce sujet ne laissait pas indifférent l’auditoire, qui se lançait immanquablement dans d’interminables questions, auxquelles il me fallait trouver une réponse, pas toujours, je l’avoue, d’une grande exactitude ; et cela me reportait, par le souvenir, à mon enfance où je racontais à mes copains les interminables aventures des chefs indiens célèbres de la collection de mon père, dans un mélange inextricable d’épisodes, prenant toute liberté dans mes récits pour séduire et étonner au mieux mes camarades. Aussi, sur la terre américaine, je m’attendais à trouver de la part des Américains, un intérêt encore plus vif envers les Peaux-Rouges et cette perspective me comblait de bonheur.
J’ai débarqué à Montréal un samedi matin et grâce à mon sac à dos je n’ai pas eu à attendre mes valises et j’ai passé le premier la douane canadienne sans histoire. Je me suis rendu à pied à la compagnie Air Liquide située en banlieue, marchant pendant des heures, sous une chaleur estivale pénible, sac au dos, découvrant l’immense étendue des agglomérations du Nouveau Monde, pour finalement trouver l’entreprise fermée et j’ai du attendre, jusqu’au lundi matin, son ouverture, en dormant deux nuits sur le trottoir, devant l’entrée, dans mon sac de couchage. Le lundi matin, avec ma lettre de recommandation, le patron d’Air Liquide de Montréal, me trouva, pour le jour même, un camion à destination d’Hamilton et la chaîne des routiers, d’escale en escale, m’a permis de gagner Calcary (Alberta) en dix jours.
Pour avoir de l’argent de poche, et manger au moins une fois par jour, je racontais mon aventure dans les journaux locaux des villes escales que je traversais et ce récit publié dans les quotidiens m’était généreusement rémunéré par un chèque de 5 voir 10 dollars à mesure que le périple progressait en importance.
A Calgary, j’ai non seulement publié mes articles dans les grands quotidiens de la ville, mais également travaillé quelques jours dans un entrepôt, comme manœuvre pour me constituer une petite cagnotte d’une cinquantaine de dollars, croyant que cela serait largement suffisant pour passer la frontière des Etats-Unis entre l’Alberta et le Montana, gagner la réserve des Indiens Corbeaux et subvenir aux frais de motel et de repas, pendant tout le reste de mon séjour en Amérique.
J’ai pris un ticket d’autocar (21 dollars) pour gagner Billings (Montana) à partir de Calgary. J’étais désormais certain atteindre mon but. Mais à la frontière, les agents des douanes américaines, malgré un passeport et visa en règle, n’ont pas accepté mon entrée sur le territoire américain, exigeant, pour un séjour d’un mois, d’avoir à ma disposition la somme de 300 dollars minimum (le salaire d’un ouvrier américain était d’un dollar l’heure) et la police américaine, jugeant suspect mon intention de vouloir visiter une réserve indienne et le site de la LBH, m’arrêta pour un long et pénible interrogatoire, car nous étions en pleine période Mac Carthy et on me soupçonnait d’être communiste, ce qui m’a valu une nuit en prison dans la ville frontière de Sweetgrass.
Le lendemain matin, je fus remis aux autorités canadiennes comme indésirable. Ces dernières n’ont pas eu la même attitude, ni la même suspicion à mon égard, grâce aux articles des journaux canadiens, dont je gardais précieusement un exemplaire. Elles ont négocié, et fini par obtenir auprès des autorités américaines, mon entrée dans le Montana, à condition de posséder 300 dollars pour subvenir aux frais de mon séjour touristique, alors que je n’en possédais qu’une trentaine.
Ainsi, je me suis retrouvé dans la petite localité frontalière canadienne de Coutts, un minuscule village d’une centaine d’habitants. Tenant un petit ranch, une famille agricole accepta de me loger dans une petite cabine d’ouvrier agricole disponible, en contre partie d’un job non rémunéré de vacher, consistant, tôt le matin, à traire une dizaine de vaches. Pour gagner les dollars exigés par la douane américaine, j’ai fait une grande variété de petits boulots, grâce à la construction de nouvelles maisons dans le village, manquant visiblement de main-d’œuvre, car mes compagnons de travail étaient en majorité des jeunes de mon âge et les travaux menés par les habitants eux-mêmes. Ainsi, j’ai été terrassier pour creuser les tranchées de conduites d’eau, manœuvre pour de la maçonnerie, peintre en bâtiment, charpentier pour fixer les « tuiles » synthétiques sur les toits et le soir, comme les week-ends, laveur de voitures individuelles.
Pour ne pas entamer mes rémunérations salariales, exclusivement réservées à passer le plus rapidement possible la frontière, je collectais les bouteilles de soda, consignées mais jetées, par les villageois, peu soucieux d’environnement et négligeant de les rapporter à l’épicier du village pour un petit cent par bouteille. Mais pour moi, alors que l’été était chaud et propice à déguster des sodas, cette collecte dans les rues et les ordures ménagères m’a permis d’acheter des provisions pour mon alimentation quotidienne.
Finalement, en trois semaines, je suis parvenu à réunir les 300 dollars demandés, complétés par le remboursement d’une partie de mon trajet Calgary Billings non effectué, soit un chèque de 15 dollars, expédié par la compagnie Greyhound.
Durant mon séjour à Coutts, j’ai sympathisé avec une famille mormone, celle de M Harry Smith, qui n’était pas hostile aux Indiens, comme l’était systématiquement les autres Américains. En effet, tout au long de mon voyage, les gens ne comprenaient pas que je puisse venir visiter leur pays pour seulement me rendre sur les lieux de la dernière bataille de Custer. Ils désapprouvaient mon projet, car ils considéraient les Indiens comme des assistés, cuvant à longueur de journée leur alcool acheté avec les subsides gouvernementaux et comme des sauvages mal attentionnés et cruels, dont il fallait éviter toute fréquentation. Ils me déconseillaient vivement de ne jamais les rencontrer et moins encore d’aller dans une réserve indienne, zone d’insécurité notoire ; bref, on trouvait mon objectif d’aller voir le site de la LBH absurde, alors que mon entreprise suscitait néanmoins de l’admiration, tout en me recommandant vivement d’aller voir les Niaggara falls ou le Grand Canyon.

| Pour payer le voyage, j'ai dû trouver de nombreux jobs temporaires. Ici, je creuse une tranchée pour les canalisations d'une nouvelle maison à Coutts (Canada). |
Cette déplorable réputation des Indiens dans l’opinion publique américaine, à cette époque et encore largement répandue de nos jours, s’explique par le spectacle que, certains d’entre eux, alcooliques, présentent dans les villes frontières des réserves indiennes, car la plupart du temps ces épaves humaines sont ramassées par la police locale et mises en prison, pour prise illicite de boissons alcoolisées qui leur sont interdites, comme aux mineurs.
Avec cette famille mormone, qui ignorait tout des Indiens et des guerres indiennes, mais d’esprit moins obtus, j’ai trouvé des oreilles complaisantes et raconter tellement de choses merveilleuses sur les Indiens et sur cette bataille prestigieuse remportées par les Sioux et les Cheyennes, que M. Smith décida de se rendre un week-end voir le site du général Custer et de m’offrir une place dans leur véhicule. Leur escapade dura trois jours : un pour l’aller, un autre pour le retour et une journée pour visiter le site et la région.
Nous sommes partir un vendredi matin de bonne heure pour un long trajet de 800 miles, avec leurs deux petits garçons de moins de dix ans, afin de rejoindre la ville de Billings et en soirée celle de Hardin, localité la plus proche du site historique. Le samedi matin, la journée s’annonçait radieuse et, après un copieux petit déjeuner pris dans une cafétéria, la voiture de mes amis pénétra enfin dans la réserve des Indiens Corbeaux. A cette époque, il n’y avait pas encore l’autoroute qui aujourd’hui traverse la réserve de Hardin vers la ville de Sheridan, située dans le Wyoming, et nous roulions sur une petite route déserte croissant peu de véhicules, sans voir âme qui vive, alors qu’à travers la vitre, je guettais très excité la vision d’Indiens, que je n’avais pas encore eu l’occasion de croiser.
Peu après la bourgade de Crow Agency, un panneau nous indiqua la direction du Custer Battlefield National Monument. J’étais très ému d’arriver au but et mon cœur battait dans ma poitrine à tout rompre. Peu après s’être engagé sur cette route menant au site historique, M. Smith arrêta son véhicule en bordure de la route déserte, avant l’entrée du site, et me demanda d’expliquer brièvement, à ses deux fils, l’objet de cette visite. Je ne savais rien de précis sur le déroulement de cette épisode militaire, uniquement ce que ma mémoire avait pu retenir des récits romancés de bandes dessinée de mon enfance, mais je fus très honoré que l’on me confia cette mission d’information, réduisant mon discours à l’essentiel, comptant en dire davantage, sur le site même, lors de notre visite.

| Le but de mon pèlerinage! |
Je fus remercié et la voiture reprit son itinéraire. Elle passa la porte d’entrée du site pour se glisser le long de la voie accédant au musée. Il n’y avait pas de parking, mais, en cette matinée, il n’y eut aucun problème pour trouver une place de stationnement à proximité de l’entrée même du musée.
Nous sommes entrés dans le bâtiment, dont la salle d’accueil était une boutique d’achat souvenirs présentant divers documents, dépliants, brochures, livres, cartes postales, diapos, certains gratuits et la plupart payants. L’entrée du musée elle-même était libre. Nous étions les seuls visiteurs en cet instant de la matinée et l’employée américaine, visiblement non indienne, nous saluant, ne prêta guère attention à notre visite. Il n’y avait pas de conférencier pour commenter les vitrines et la maquette du champ de bataille, dans la partie du musée proprement dite. Néanmoins, près de cette grande maquette, reconstituant le site de la bataille en modèle réduit, on pouvait gratuitement saisir un écouteur et entendre, durant 20 minutes, un compte rendu de l’événement historique enregistré sur bande magnétique.
J’étais très excité par tout ce que je voyais et trouvais la présentation des vitrines et des panneaux bien faites pour rendre compte en images, cartes et illustrations et objets, tout le déroulement de ce fait historique, depuis les origines des guerres indiennes jusqu’à l’arrivée des troupes des généraux Gibbon et Terry. Je lisais avec attention les moindres commentaires de tout ce qui était présentés dans les vitrines, que l’on suivait dans un ordre chronologique, dans un court circuit en épingle, comportant deux allées différentes, une aller l’autre retour, avec en fond de salle un espace consacré à la présentation du champ de bataille sur une grande maquette, point culminant de la visite. J’étais très admiratif devant la manière dont le musée présentait de façon si attrayante, et non rébarbative comme dans nos musées, toutes les reliques de cette bataille.
Mais les enfants de mes amis mormons n’étaient pas, comme des petits français, fascinés par les Indiens ; ils ne trouvaient aucun intérêt à cette visite et s’ennuyaient ferme. Je ne voulais pas importuner mes amis avec une première visite du musée trop longue et je décidais de sortir pour se rendre au mémorial de Custer en haut de la colline. Ce mémorial était protégé par une enceinte grillagée, entourant des pierres tombales, mais le reste du terrain était libre d’accès. J’expliquais aux enfants que les pierres devaient indiquer les tombes des soldats morts lors de cette bataille, sur les emplacements mêmes où leur corps avait été retrouvé. Il faisait déjà chaud et les enfants étaient plus préoccupés de retourner à la voiture pour aller boire un coke, que de s’extasier, comme moi, devant les tombes des soldats morts au combat.
M. Smith accepta, devant le mémorial de Custer, de me prendre en photo, avec mon appareil ; puis il eut l’idée de me présenter au directeur du musée, avant de poursuivre sa route et de me laisser seul sur le site. L’unique employée américaine de la boutique fut surprise par la requête de mon ami, et plus encore qu’un Français puisse visiter les Etats-Unis, uniquement pour venir voir le site de cette bataille. Elle téléphona à l’administrateur du musée, M. Don Rickey, qui était à son domicile, situé à proximité, dans un logement de fonction, mis à la disposition des employés du site, dans l’enceinte même du cimetière militaire des combattants des deux guerres mondiales, jouxtant le site historique, nommé à cette époque « The national battlefield cemetery ».

| Devant le monument du 7e de cavalerie. Un rêve qui se réalise. |
Intrigué par ce coup de fil, M. Rickey ne tarda pas à arriver en voiture à son bureau. Rapidement, M. Smith me présenta, puis lui et sa famille me firent leurs adieux. M. Rickey m’invita à prendre un siège dans son bureau, pour s’informer davantage sur ma visite. Je lui montrais les différents articles de journaux relatant mon parcours à travers le Canada, qui attestaient bien que je venais visiter le Nouveau Monde pour voir le site de la bataille du LBH par mes propres moyens. Comme les journalistes des différents quotidiens qui ont accepté de publier mon épopée, l’administrateur du musée fut visiblement très impressionné par mon entreprise et ma passion pour les Indiens. Nous eûmes ensemble un très long entretien, car il voulut tout savoir sur mon voyage et mes motivations.
Comme l’heure du lunch sonna, il m’invita à le prendre chez lui, pour me présenter également à son épouse. Pendant ce court repas de trois quarts d’heure, M. Rickey me demanda quels étaient mes projets pour les jours à venir. Je lui avouais mon intention de faire une étude approfondie sur le site et le musée, afin de recueillir un maximum d’informations et surtout de prendre des clichés du célèbre site, pour les rapporter à mon père, qui méritait, plus que moi, de voir le mémorial de Custer.
M. Rickey m’informa qu’il n’y avait aucun motel sur la réserve indienne, seulement à Hardin, la localité la plus proche, située à 14 miles du site historique et que sans voiture, sans moyen collectif de transport dans cette région, mon projet était difficilement réalisable, d’autant plus que rien n’était prévu sur ce site pour accueillir des étudiants qui auraient été intéressés pas cet événement militaire. Il m’indiqua également que les visiteurs américains n’étaient pas très nombreux, très rares en période hivernale et davantage en période estivale ; enfin, que l’autostop serait un moyen de déplacement très aléatoire, car les « pick-up » des Indiens ne s’arrêteraient jamais pour prendre un Blanc à bord.
Il prit la décision de me conduire au superintendant de la réserve des Indiens Corbeaux pour lui demander son avis et voir s’il n’y aurait pas un moyen de trouver un hébergement à Crow Agency, situé à seulement deux miles du site. En voiture, il m’expliqua que si le superintendant des affaires indiennes trouvait une solution d’hébergement, lui se chargerait du voiturage avec sa femme ou les employés du musée selon leur disponibilité.
A Crow Agency, le superintendant, M. Clyde W. Hobbs, nous a reçu immédiatement dans son grand bureau, introduits par sa secrétaire, Mme Pease, une indienne, la première personne indienne que je rencontrais, quelque peu déçu en la voyant, en raison de sa tenue en robe d’été légère à poids rouge sur fond blanc, de sa coiffure brune en queue de cheval et de ses lunettes d’écailles, bref un look typiquement semblable aux femmes américaines du moment et seules la couleur de sa peau cuivrée, ses pommettes saillantes et sa large bouche, attestaient son appartenance à la race indienne.
Le superintendant se mit à lire avec attention les coupures de journaux relatant mon voyage et me demanda mon âge : « 17 ans ! Mais vous êtes encore plus précoce et intrépide que nos ancêtres pionniers arrivant dans l’Ouest !»
« Nous avons très très peu de visiteurs étrangers au Custer National Monument», déclara M. Rickey, et ce jeune écolier français désire faire une étude sur le site de cette bataille et le musée lui-même. Comme vous le constatez par les coupures de journaux, il n’est pas fortuné et ne possède pas de voiture. En outre, il n’y a pas de motel dans le coin. A votre avis, comment pourrait-on résoudre son hébergement pour qu’il puisse entreprendre son étude ? De mon côté, je peux me charger du voiturage entre Crow Agency et le Custer Monument.
« Si j’en crois la lecture des articles de journaux, ce jeune homme est aussi venu voir les Indiens et il serait plus opportun qu’une famille indienne l’accueille» , rétorqua le superintendant avec une pointe d’ironie.
« Vous savez bien que c’est impossible, aucune famille indienne n’acceptera de prendre en charge l’hospitalité d’un Blanc.»
« Ce n’est pas si sûr ! J’ai mon idée là-dessus. Vous me laissez ce jeune Mike et, avant ce soir, je vous tiendrais au courant du résultat. »
M. Rickey est reparti, souhaitant me revoir très bientôt. Le superintendant me questionna encore un bon moment, visiblement intrigué et intéressé par mon voyage. Puis, il me présenta à ses secrétaires et à M. Joe Medecine Crow, un Indien Corbeau, considéré comme l’historien de cette réserve indienne, auquel je pourrais trouver, selon lui, toutes les informations historiques des lieux concernant la réserve.
Comme c’était l’heure de la pause café de l’après-midi, rituel administratif incontournable pour les employés de l’agence indienne, comme dans toute entreprise américaine, M. Hobbs me conduisit à la cafétéria, pour me présenter à l’ensemble de son personnel, indien en grande majorité. Il fit sur ma personne et mon voyage un discours élogieux pour inviter un agent administratif indien à m’héberger pour quelque temps, afin que je puisse mener à bien mon étude sur le Custer Monument et la bataille de la LBH, « plus célèbre en France dit-il que la bataille de Gettysburg aux Etats-Unis ».
Un lourd silence s’établit et tous les agents indiens présents dans la cafétéria de l’agence firent profil bas. Le superintendant insista, disant que, de toute évidence, j’étais venu voir les Indiens et qu’il serait souhaitable que ce jeune Français puisse mieux les connaître par un hébergement partagé entre eux, mais que si personne ne se dévouait, il serait heureux lui-même de m’offrir l’hospitalité.
Le silence se fit encore plus pesant. C’est alors qu’un employé corbeau fit remarquer que j’étais Français et que mon hébergement revenait de droit à M. Poitras, Indien sioux, ayant du sang français dans les veines. Une façon habile pour les Indiens Crows, détestant les Sioux, de jouer un mauvais tour à un de leur ennemi héréditaire. Cette proposition souleva une approbation générale et le pauvre M. Poitras, ainsi désigné par toute la communauté, accepta avec dignité cette mission pour le moins incongrue.
![]()
L’affaire de l’hébergement réglée, le superintendant me fit lui-même visiter les différents services de son administration. A la fermeture des bureaux, M. Poitras me prit sous son aile et, en voiture de service, il me conduisit à son domicile, à une telle proximité des bureaux administratifs, qu’il m’apparut curieux qu’il ne le fasse pas à pied. Il habitait un logement de fonction, car Sioux et agent des affaires indiennes du ministère de l’intérieur, en poste à Crow Agency, il n’était pas natif de cette réserve où il travaillait.
Il était veuf et élevait une fille de mon âge, à laquelle il ne me présenta en soirée, lors de son retour de high school Il avait un grand fils, parti au service militaire, ce qui lui permettait de mettre sa chambre à ma disposition. C’était un très brave homme. Il prit à cœur sa mission d’hôte et tout au long de mon séjour, il fit tout son possible pour me rendre service et faciliter mon étude. Chaque jour, il me conduisait au musée, après un petit déjeuner et il assura le voiturage de tous mes déplacements pour les repas pris chez lui, midi et soir. Le dimanche, il m’invitait à la Custer cafétéria près du Custer Monument, célèbre localement pour ses hamburgers et ses milkshakes dont je raffolais. Il profita des week-ends pour me faire visiter la réserve, dans son véhicule personnel et notamment, à Prior, la maison du célèbre chef crow Plenty Coups.
Il me présenta également aux journaux locaux de Hardin, Sheridan et Billings dont les reporters firent le déplacement pour m’interviewer et prendre des photos, afin que je puisse y rédiger un article sur ma présence chez les Indiens Corbeaux et gagner un peu d’argent pour acheter des souvenirs ou des documents du musée. Il m’a fait participer aux réunions collectives indiennes dites « give away », le soir, lors de grands barbecues tribaux, se prolongeant tard dans la nuit, par des « war dances » indiennes autour d’un grand feu de bois, des rendez-vous où j’avais l’occasion de rencontrer et côtoyer d’autres familles indiennes, toutes au courant de mon séjour par les journaux.
C’est ainsi que j’ai rencontré la famille Whiteman, dont le père, John Whiteman, était le fils de l’éclaireur Whiteman Runs Him, l’un des quatre scouts crows du général Custer, qui guidèrent les troupes américaines lors de leur campagne militaire en 1876. John Whiteman me raconta que son père avait, à l’âge de 20 ans, quitté la réserve des Indiens Crows, pour rejoindre les troupes du général Terry, fier d’avoir été retenu par Custer, avec ses compagnons Curley, Hairy Mocassin et Goes Ahead, pour guider ses troupes à la recherche des Indiens hostiles aux réserves, qui étaient aussi leurs ennemis héréditaires.
Selon le témoignage de John Whiteman, les scouts crows avaient averti Custer de l’importance du campement et du nombre élevé de guerriers qu’il devait contenir, car chaque tipi pouvait regrouper jusqu’à huit dix guerriers en armes, à cause des déplacements incessants des Indiens hostiles qui évitaient de monter un trop grand nombre de tipis à chaque arrêt et installation du campement. Les scouts crows estimaient le campement à 12.000 âmes dont 3 à 4000 guerriers. Le 25 juin, les scouts reçurent l’ordre du général à Weir Point de s’éloigner, pour revenir après la bataille participer au pillage du camp en paiement de leur contribution d’éclaireur. Ainsi les scouts crows ont laissé Custer qui attaqua le campement par la Medecine Tail Coulee, alors que les troupes de Reno étaient déjà en action sur le flanc sud du campement. Ils s’éloignèrent vers les montagnes du nord-est et s’arrêtèrent pour écouter de loin les échos du combat, afin de se rendre compte de ce qui se passait, sans néanmoins pouvoir distinguer le champ de bataille. N’osant pas trop s’approcher, ils ne virent de loin que poussières et fumées. Ainsi, sans avoir rien vu des hostilités, en fin d’après-midi, ils comprirent que le général avait échoué dans son entreprise d’investir le campement et décidèrent de s’enfuir pour rejoindre leur tipi, qui se trouvait alors près de l’emplacement actuel de la localité actuelle d’Absarokee. Ce n’est que le 27 juin, qu’ils communiquèrent par des signaux de fumée aux scouts crows du général Terry que les troupes du général Custer avaient été anéanties. Je n’ai pas été assez perspicace pour demander alors si, le 26, les scouts crows n’étaient pas revenus sur le lieu de la bataille constater le massacre des soldats de Custer., mais je pense que c’est probable, sinon comment expliquer leur message en signaux de fumées du 27 juin.
Mme Annie Whiteman , épouse de John, ajouta : « Nous avons encore le drapeau que l’éclaireur portait ce jour-là. Il doit être quelque part dans nos affaires rangées dans notre cabanon. Mais il y a bien longtemps que je ne l’ai pas vu et que nous n’avons pas paradé avec, lors de la Crow Fair tribale. Il faudrait pourtant que je le retrouve, car le musée nous le réclame. Bon, demain je le rechercherais ». Je ne sais pas si cette recherche a eu lieu et si aujourd’hui ce drapeau est au musée.
Quant au superintendant, il ne m’a jamais perdu de vue, contrôlant discrètement le bon déroulement mon séjour. Il m’a offert la possibilité d’assister à l’annuelle chasse aux bisons de la tribu et en fin de séjour, il me signala un camion en panne, qui faisait route vers Chicago, dont le chauffeur, attendant la réparation de son véhicule, était hébergé à la mission Baptist de Crow Agency, ce qui facilita grandement mon retour sur Montréal, pour mon réembarquement vers la France, toujours à bord de l’Arkadia.
Bref je n’ai eu aucun problème pour réaliser mon étude sur le site de la LBH et chaque jour de la semaine je me suis rendu sur les lieux à cet effet.
M. Rickey supervisa mes travaux. Dès le premier jour, c’est lui qui me fit visiter à pied tout le site de la colline de Custer au mémorial de Reno ; puis les jours suivants, il m’accompagna pour des visites plus approfondies par secteurs sur le terrain, ce qui m’a permis de prendre beaucoup de photos du site en diapositives pour mon père. Mon appareil n’ayant pas de flash, je ne pouvais pas prendre des clichés des vitrines à l’intérieur du musée, les pellicules de l’époque manquant de sensibilité ; mais pendant des heures, j’ai dessiné méticuleusement chaque vitrine présentée, reproduisant tous les objets, photos, images et commentaires exposés.
Je constatais alors que le musée était largement orienté pour une mise en valeur des valeureux soldats décédés lors de cette bataille et largement conçu pour souligner le glorieux militaire qu’a été le général Custer. Les Indiens, dans cet événement, n’étaient pas oubliés, mais présentés beaucoup plus modestement, servant davantage de faire valoir à la fin tragique du général Custer. Ainsi trois vitrines sur douze, présentées en fin de parcours, étaient consacrées aux reliques indiennes et les autres à la 7ème cavalerie. L’administrateur s’en expliquait en disant qu’il était très difficile de trouver des objets indiens pour les exposer au musée par rapport aux armes, costumes, équipements de la cavalerie des Tuniques Bleues ; et puis, selon lui, les visiteurs américains s’intéressaient surtout à Custer et peu aux Indiens. Je lui fis remarquer qu’il s’agissait pourtant d’une victoire indienne plus qu’une défaite militaire de l’armée américaine et qu’on trouvait une photo seulement d’Indiens, celle du chef Sitting Bull, contre de nombreuses photos des participants blancs et notamment de nombreuses représentations du général.
Pour l’administrateur de ce lieu historique, il s’agissait surtout d’un musée en hommage à Custer, répondant au souhait des visiteurs américains, et qu’il serait malvenu de faire un musée à la gloire des Sioux et Cheyennes victorieux, Indiens dits « hostiles », qui refusaient de rester dans leur réserve généreusement attribuée par le gouvernement américain. Pas question, pour lui, de magnifier la victoire indienne, compte tenu de la sauvagerie des mœurs indiennes de cette période ; et c’est ainsi qu’il me montra des photos des corps mutilés des soldats après la bataille, dont je fus très surpris et ces actes da barbarie restèrent longtemps dans mon esprit, comme quelque chose d’incompréhensible, ayant eu une vision idéalisée des nobles Indiens chevaleresques des plaines.
Pendant ces trois semaines, il n’y eut jamais grande affluence de visiteurs et je n’ai rencontré aucune gène pour m’installer devant les vitrines, afin de les dessiner, reproduisant même certaines photos portraits des acteurs de cette bataille, mais curieusement les touristes étaient plus intéressés de me voir ainsi reproduire les vitrines que regarder les vitrines elles-mêmes. Ce travail de reproduction, qui aurait été rapidement exécuté avec des prises de vue photographiques, se révéla fort long. Il arrivait même de finir mes dessins et croquis au-delà de l’heure de fermeture du musée et l’administrateur très conciliant téléphonait à M. Poitras pour l’en avertir.
Il arrivait aussi qu’une matinée entière ou toute une après-midi on ne voyait personne, mais c’était aussi le début du mois septembre et les établissements éducatifs avaient déjà repris leurs activités pour une nouvelle saison scolaire. En outre, les Américains n’avaient pas autant de jours de congé que les Français, pour prendre des vacances prolongées et visiter un endroit aussi reculé que ce site historique, quasiment inconnu des citoyens américains de cette époque. Mais si je compare avec les autres fois, où je suis revenu visiter le musée dans les années 80 et 90, j’ai pu mesurer la différence d’affluence des visiteurs avec celle de 1959, au point que ce musée de nos jours est devenu trop exigu pour accueillir ses nombreux visiteurs américains et étrangers.
Quel souvenir me reste-t-il en mémoire de ce site de Custer, lors de cette première visite ? En fait, un sentiment de solitude, pas en raison du manque d’affluence dans le musée, mais en raison de l’absence d’enthousiasme des visiteurs qui arpentaient à pas lents le circuit en épingle du musée, en regardant les panneaux et les vitrines, sans s’y arrêter pour lire les commentaires, comme s’ils les connaissaient déjà, comme s’ils se contentaient de simplement vérifier qu’il n’y avait rien de nouveau à voir. Devant la maquette du champ de bataille, l’écouteur était rarement saisit et s’il l’était, vite abandonné, les parents plus soucieux de discipliner leurs enfants, que de chercher à s’instruire sur cette bataille. Quant aux enfants, ils ne voyaient que les armes, pistolets et fusils, leur intérêt ne se portant jamais sur les lances, les arcs ou les flèches des Indiens. Quelle différence avec les enfants de mon école qui pour jouer aux Indiens et aux Cow-boys se disputaient pour être parmi les Indiens, afin de pouvoir se confectionner arc, flèches, carquois autrement valorisant que les ridicules pistolets à pétard.
Une impression de solitude aussi, quand j’engageais une discussion avec les visiteurs qui prenaient plus d’intérêt à mes dessins de vitrines qu’aux vitrines elles-mêmes, visiteurs que je ne parvenais pas à les enflammer sur les Indiens victorieux de cette bataille ; de solitude aussi, quand je m’apercevais que les Américains, devinant par mon accent que j’étais Français, évoquaient spontanément Brigitte Bardot et le Général De Gaule, alors qu’ils ignoraient les noms de Sitting Bull ou de Red Cloud, et que pour eux tout indien, portant une parure de plumes, était forcement « a chief ».
Je n’arrivais pas à comprendre que les Américains puissent être aussi indifférents envers les Indiens Un jour, alors qu’avec M. Poitras et sa fille, nous faisions, un dimanche matin, des emplettes dans un supermarché de la ville de Hardin, quelle fut pas ma surprise de rencontrer un jeune compatriote en vacances dans la région, selon un système d’échange entre familles des deux pays. Il me conta avec émerveillement la vie de ranch où il était invité, ignorant totalement qu’il était à proximité d’une réserve indienne.
- Vous êtes doublement chanceux d’être à la fois dans un pays de cow-boys, mais également sur une terre indienne, à proximité du fameux site de la bataille du LBH que vous avez du immanquablement visiter?
- - Non ! Mais où est-il ce site de la dernière bataille de Custer ?
- - Mais vos hôtes ne vous ont rien dit ? Il est à seulement 14 miles de cette localité sur la route vers Shéridan.
- - Non nous n’en avons jamais parlé.
- - Mais vous voyez bien que vous êtes en pays indien, avec les Indiens que vous voyez autour de vous ?
- - Les Indiens où ça ? Je n’ai jamais vu d’Indiens dans les parages !
- - Mais là, dans ce supermarché, pour la plupart des acheteurs qui poussent leur caddy, ce sont des Indiens
- - Cela des Indiens, vous plaisantez ! Mes hôtes m’ont dit que c’était des Portoricains ou Mexicains, mais pas des Indiens
Je n’ai jamais vu ce français venir au musée, comme je le lui avais fortement recommandé, sans doute parce que ses hôtes ne voyaient aucun intérêt dans une telle visite.
De solitude aussi, quand j’entreprenais de longues balades sur le site encore sauvage et préservé. J’inspectais dans ses moindres recoins la colline de Custer, en descendant vers la rivière, imaginant les soldats de la cavalerie piégés, encerclés par les Indiens ; puis en remontant vers le mémorial, imaginant l’assaut des valeureux Sioux et Cheyennes. Pourtant, selon la configuration du terrain, je me posais une question. Comment se pouvait-il que les Indiens à cheval fussent aussi téméraires pour prendre le risque de tournoyer tout autour de cette colline, en harcelant les soldats américains de leurs flèches, comme nous le montrait les films western ? Cela me paraissait impensable. D’ailleurs, en haut de la colline Custer, il y avait un tanker à eau pour l’approvisionnement du musée, à proximité du mémorial, mal dissimilé par une haie d’arbustes et sur l’autre versant de la colline aucune trace de pierres tombales, toutes se situaient sur le même versant dominant la rivière. Je posais cette énigme à l’administrateur qui n’eut pas de réponse précise, disant que l’assaut des Indiens, faute de témoignages incontestables, restaient une inconnue dans le déroulement de cette bataille, mais que le bon sens laissait à penser que les Indiens ont dû, à partir de la rivière, laisser leurs chevaux et se faufiler à pied sur le versant de la colline, en rampant et se dissimulant derrière les herbes et les monticules de ce terrain fort irrégulier, sans s’exposer à vue, aux tirs des soldats de Custer, retranchés derrière leurs chevaux blessés ou morts.
De solitude aussi, quand j’arrivais le matin, avec M. Poitras, à l’ouverture des portes du musée, me retrouvant seul et que les premiers visiteurs tardaient à venir. Dans la lumière matinale déjà ensoleillée, le site apparaissait d’un calme imperturbable, comme figé dans l’éternité. Je remarquais la modestie des bâtiments de faible hauteur pour ne pas trop défigurer le site, la simplicité de l’entrée principale plutôt humble, sans parler, sur le terrain même des combats, de la discrétion des répètes en ronds de bois biseautées et numérotées en jaune, parsemant tout le site de Custer et de Reno, pour signaler les emplacements correspondants aux indications relatant les événements marquants du déroulement des combats, consignées dans un topo de plusieurs pages imprimé et mis gratuitement à disposition pour les visiteurs, qui le laissaient le plus souvent sur la table, car les Américains me disaient qu’ils redoutaient les serpents à sonnette pour entreprendre une telle randonnée dans les sauges.
Par contre, le personnel du musée s’est montré très chaleureux et surtout très généreux pour me conforter dans mon étude. Il se montra toujours disponible et me confia un maximum de documents gratuits, publiquement non disponibles, comme le texte de l’enregistrement de la maquette du champ de bataille ou le fac-similé du premier article paru dans le journal « Tribune de Bismark » le 6 juillet1876, avec la liste complète des victimes, et également les cartes postales anciennes qui n’étaient plus en vente auprès du public, depuis les récentes cartes en couleur, et bien sûr tous les documents gratuits, mis à la disposition des visiteurs, dépliants, plaquettes, relatifs au site, notamment ce texte imprimé, remis aux des touristes courageux, désireux d’entreprendre le circuit pédestre du champ de bataille, comprenant une vingtaine de pages, permettant de suivre les bornes numérotées, de la colline de Custer à celle de Reno, texte intitulé « The entrechment trail ». De mon côté, j’achetais d’autres publications, brochures, fascicules, concernant la bataille ou le général Custer. Par contre, sur les étalages, les livres étaient rares, trop coûteux pour ma bourse, trop lourd pour mon sac à dos, uniquement des ouvrages sur le glorieux général et les guerres indiennes, souvent austères et peu illustrés, dans un anglais que je maîtrisais encore mal pour tout comprendre. Mais aucun livre sur les Indiens eux-mêmes n’était mis en vente et absolument rien destiné aux enfants, ce qui m’étonnait beaucoup.
Je réalise aujourd’hui que je suis sans doute un des visiteurs de ce site, qui a le plus longtemps regarder des jours entiers les vitrines de ce musée et vadrouiller librement dans les moindres recoins du site de cette bataille. A mon retour à Paris, j’ai consigné, dans un rapport fait main, ce voyage et cette étude, en rassemblant tous les documents rapportés de ce site, lieu qui reste à mes yeux tout aussi captivant que dans l’imagination de mon enfance.
J’ai surtout eu cette joie d’offrir à mon père un témoignage concret de la LBH, car lui n’a jamais eu la possibilité de se rendre aux Etats-Unis voir ce site. Je me souviens que, du haut de la colline de Custer, j’avais pris tout le panorama du site sur 360° en photos, ce que avait ravi mon père, qui confia, à un photographe professionnel, le soin de juxtaposer les clichés, pour en faire quatre longues photos panoramiques, correspondant aux quatre points cardinaux du champ de bataille, et mon père, les ayant fixées au mur de sa chambre, m’arrêtait pas, en les regardant, de me demander des précisions sur cette bataille, des années durant, tant sa curiosité sur ce sujet était insatiable.
Voilà pourquoi, à l’automne de ma vie, j’ai été heureux de découvrir le site Internet, puis de lire cet excellent et remarquable ouvrage de David Cornut, consacrés à cette bataille, parce que le site et le livre nous livrent sur ce sujet, une vision nouvelle et différente de la version officielle, mais quelque peu éthérée, du musée prônée à l’époque de ma première visite et même des suivantes, une version officielle des faits, qui n’a sans doute pas beaucoup évoluée, même si le musée a intérieurement changé d’aspect et s’est considérablement enrichi en trophées indiens, comme ces magnifiques bustes en bronze des chefs de guerre sioux, qui ont participé à cette bataille et auxquels le musée rend également hommage aujourd’hui.
Michel Michaut