CUSTER, AVATAR D'UN HERITAGE MYTHIQUE

 par Marc Rolland

Professeur à l'Université du Maine

Article paru dans la revue interne de l'Université

          

  George Armstrong Custer, qui périt avec ses deux cents hommes le 25 juin 1876 à la Bataille du Little Big Horn, est un des rares héros américains dont la notoriété a traversé l'Atlantique. Mais que de contradictions dans la genèse du personnage ! Tour à tour "Chevalier sans peur et sans reproche", ou "Glory Hunter" génocideur, ce "complex, contradictory and eternally fascinating man" selon l'historien de l'Ouest Paul Andrew Hutton (1992), occupe une place centrale dans la mythologie américaine.

             Personnage de légende, en effet, sur lequel s'est cristallisé un nombre impressionnant de schémas mythiques, médiévaux ou plus lointains encore :

            Le héros sacrifié, à la manière de Roland à Roncevaux, Harold à Hastings, Davy Crockett à Fort Alamo, Gordon à Khartoum. N'était-il pas en disgrâce auprès de l'administration Grant pour avoir pourfendu imprudemment la corruption chez les proches du Président ?

            Le héros solaire, à la longue crinière dorée, disparu dans sa jeunesse, comme Achille et Hector, Balder et Siegfried.

            L'"Homme à Cheval", général de cavalerie, surtout dans son élément lorsqu'il s'agit de charger sabre au clair, en passe de devenir un quasi-anachronisme à son époque. Et pourtant, cette image hante Ambrose Bierce et son "Man in the Sky", Theodore Roosevelt et ses "Rough Riders", et tant d'autres.

            Le héros amoureux : en effet, la passion réciproque qui le lie à Elizabeth Bacon paraît exemplaire, et le long veuvage de "Libbie"[1] est passé à le faire connaître et à défendre sa mémoire. Plus étrange encore, mais ô combien mythique, la liaison qu'on lui prête avec une jeune Cheyenne, Mo-nah-se-tah, qui campe le rôle de l'"enamoured Moslem Princess" des romances médiévales, voire, plus tard, celui de Pocahontas.

             Plus précisément, un des visages les plus célèbres de Custer est le condensé de toutes ces figures en la personne spécifiquement américaine du "hunter-hero" ou "aristocrat of violence", selon les catégories délimitées par Richard Slotkin, un personnage célébré à l'origine par Cooper, incarné par Daniel Boone et Davy Crockett, codifié par Teddy Roosevelt, et présent dans la littérature et la cinématographie populaires jusqu'à nos jours : "The ideal of a life lived by and for individual exploit. They act on their own initiative, perhaps for the sake of democracy, but without being bound by the constraints of moral or civic order."[2]

Custer's last charge, avec les fautes historiques incontournables pour le mythe : la chevelure longue, les épées...  

            La nature de sa mort ne fait que parachever le tableau. Comme Siegfried, jusque là invincible ("Custer's Luck" fut sa devise), il périt trahi par ses deux lieutenants, sur la Frontière, face à des ennemis féroces et primitifs (comme Gordon à Khartoum dix ans plus tard), bien supérieurs en nombre, conduits par des chefs spirituels (le "medicine man" Sitting Bull, comme le Mahdi, cet "homme choisi par Dieu" qui abattit Gordon). C'est un combat de la guerre sauvage, et Custer succombe entouré de ses frères, son neveu, ses fidèles (comme Harold à Hastings) face à des ennemis pour lesquels il professe une grande admiration. Même l'allégation selon laquelle Custer se serait suicidé, fort improbable au demeurant mais que certains cinéastes ont cru bon de reprendre, renforce cette image : aucun adversaire n'a pu le tuer, comme Roland à Roncevaux, dont les tempes explosent quand il sonne de l'olifant. Finalement, seul parmi les personnages historiques de son espèce, la mythe custerien a connu l'apothéose, suivi d'une campagne de dénigrement sans précédent, qu'explique sans doute sa grande proximité dans le temps. En effet, on n'a pas déboulonné Roland à la faveur d'une mise en accusation de l'impérialisme carolingien.

            Comme tout martyr, et en dépit de l'entreprise de destruction qui s'acharne sur lui depuis une soixantaine d'années, Custer dispose de sa congrégation, les "Little Big Horn Associates", et le site de sa mort fait l'objet d'un pélerinage qu'accomplissent ces milliers de visiteurs qui se rendent tous les ans sur le champ de bataille. Ces adeptes célèbrent un mystère, une messe laïque qui pérennise le sacrifice qui s'est accompli là, en à peine une heure, le 25 juin 1876, devenu le illud tempus du temps mythique.[3]

            Comment expliquer l'ampleur de ce phénomène, qui a fait de "Custer's Last Stand" une icône mythique capable d'évoquer tout un système complexe d'associations historiques ainsi que sa transmission, vaille que vaille, en dépit d'un phénomène de deshérance qui, à y regarder de plus près, correspond simplement à une nouvelle lecture de l'Amérique blanche du XIXe siècle sans nuire à la puissance du symbole tout en inversant les charges positives ?

            Outre l'authentique dimension héroïque d'un personnage complexe (selon les normes traditionnelles de l'héroïsme guerrier en Occident…), il a pu y avoir une volonté chez ses contemporains de reconnaître dans cette tragédie, l'analogie avec les glorieux perdants des légendes et des traditions chevaleresques. Avec son double opposé, l'Indien, Custer est le symbole de l'Ouest en passe de disparaître, la figure emblématique d'un monde qui s'achève, et qui doit laisser la place à la modernité. Il ne fait que se conformer à l'ambivalence du "hunter-hero" qui doit avancer les frontières d'une civilisation à laquelle il est inadapté et qui lui est antipathique[4]. Ou bien, relevant d'un hypothétique inconscient collectif, pour citer Bruce A. Rosenberg : "The unschooled 'folk' of nineteenth century America created a heroic legend which was, for the most part, coincidentally analagous to those of the greatest legends of the Western civilization"[5].

            En tout cas, par sa propre entremise ainsi que le concours de nombre de ses contemporains, Custer est devenu un mythe littéraire, transmis tel quel aux générations futures, et, à ce titre, il illustre à merveille les catégories et les schémas mis en évidence par le critique Northrop Frye.

            Personnage supérieur aux autres hommes mais soumis à son environnement et au destin, il est le héros du "high mimetic mode" qui caractérise épopée, "romance" et tragédie. Sa chute se conjugue selon les modalités de l'élégie et de la tragédie réunies. Ainsi, lorsqu'on présente Custer comme le chevalier d'un autre temps, condamné à s'effacer devant l'ère moderne—en même temps que ses adversaires, les Indiens des Plaines—on introduit le sentiment de l'inéluctable, "a diffused, resigned, melancholy sense of the passing of time, of the old order changing and yielding to a new one (…)"[6] Dans ce sens, son héroïsme n'est jamais entaché d'ironie, et l'inévitable, dans la mort du héros, l'emporte sur les autres causes, trahison ou faille personnelle.

            En revanche, les causes en question sont de celles qui induisent une lecture morale de la chute du héros et appartiennent ainsi à la "high mimetic tragedy". C'est dans ce contexte que les reproches adressés à Custer —l'orgueil, le refus de tenir compte d'autres avis que le sien, et cette faiblesse mystérieuse qui semble l'avoir frappé lors de son dernier voyage vers la mort— prennent toute leur valeur et, loin de porter atteinte à sa stature héroïque, la rehaussent.  On reconnaît les catégories aristotéliciennes, hamartia, cette faille qui affecte un personnage fort placé dans une position exposée, hybris, bien entendu, l'orgueil, car "The great majority of tragic heroes do possess hybris, a proud, passionate, obsessed or soaring mind which brings about a morally intelligible downfall."[7] Rappelons aussi que le Custer qui partit en campagne au printemps 1876 était isolé et exposé : en disgrâce auprès de l'administration Grant, détesté par certains de ses principaux lieutenants.

            Curieusement même les nouvelles interprétations de textes, ainsi que les hypothèses fondées sur l'archéologie et l'étude du terrain ne font que renforcer ce schéma tragique qui met en évidence une faille chez le héros, ainsi que son isolement. Pour résumer les hypothèses les plus récentes, Custer aurait eu durant cette campagne un comportement inhabituel, se confiant à ses lieutenants et recherchant leur avis pour la première fois, ce qui fit dire au lieutenant Wallace (qui périt lui-même quatorze ans plus tard à Wounded Knee) que le général allait mourir. Plus troublant encore que l'hybris qui le conduit à attaquer sans reconnaissance un ennemi supérieur en nombre, certains témoignages indiens, ainsi que les études "time-motion"[8], suggèrent que le "beau sabreur" impétueux a vu, de loin, la déroute du major Reno et a hésité, indécis, pendant de précieuses minutes. Cette hésitation qu'on ne lui connaissait guère, aurait permis aux guerriers sioux et cheyenne d'envelopper ses positions puis de les balayer en un rien de temps. L'image de ces cinq compagnies et de leurs officiers, comme paralysés par l'indécision et la chaleur, fourbus, en bout de course, promis à l'anéantissement en moins d'une heure, est plus proche de la tragédie sacrificielle que toutes les icônes héroïques que les médias ont brossées jusqu'à présent.

            Et que dire des suppositions croissantes de nombre de spécialistes qui pensent désormais que la plupart des officiers de l'autre bataillon—ennemis et amis du clan Custer réunis—ont eux aussi vu le massacre de loin, ce qu'ils ont toujours nié, sans se porter au secours de leur chef. Et que cette faiblesse refoulée en a conduit plus d'un à la dépression, l'alcoolisme et la mort précoce avant l'âge de quarante ans. Faille, isolement fatal, ou bien toute-puissance du destin ?[9]

            Comme nous l'avions démontré en d'autres travaux consacrés à Arthur et à Roland[10], ces gestes plus lointaines dans le temps, l'apport toujours imparfait d'historiens qui creusent ce que l'on peut découvrir de la réalité, loin de nuire au mythe, ne fait qu'approfondir sa dimension tragique.

            Nous soutiendrons ici, à propos de la mythologie custerienne, qu'il s'agit d'une construction (et non d'une fabrication), étroitement liée au développement des médias, vecteurs essentiels de la mythologie dans le monde moderne, dont les bâtisseurs sont (entre autres) Custer lui-même, Elizabeth, sa veuve, Frederick Whittaker, Buffalo Bill Cody, ainsi que Cassily Adams, peintre obscur d'un Custer's Last Fight qui a orné les murs de dizaines de milliers de saloons jusqu'à une date récente.

Habillé en uniforme militaire de 1865, le général Custer, dernier homme debout au milieu de ses troupes défaites, terrasse un assaillant. C'est avec près d'un millier de lithographies comme celle-ci que le mythe Custer va grandir.  

            Indéniablement l'aura perdure. Donné pour mort, avec l'agonie du western au cinéma, retourné en symbole-repoussoir, Custer a ressurgi depuis dix ans plus nuancé, plus proche, peut-être, d'une (hypothétique) réalité, dans un recentrage qui tente de fédérer, souvent difficilement,  les "Custer buffs" et les défenseurs de la cause indienne.

              Commençons par la fin, pour marquer la vitalité de la légende, l'ensemble sculpté d'Ousmane Sow. Appropriation d'un héritage américain devenu symbole de la révolte des opprimés ? Certes, les Indiens, souvent à cheval, occupent la partie haute de la composition—à la différence des images traditionnelles dominées par un Custer dressé au centre du tableau. Ce n'est pas une petite troupe submergée par le nombre, mais un combat d'homme à homme : cela grandit l'Indien, tout en accordant de la noblesse à son adversaire. En fait, dans sa chorégraphie mortelle, Ousmane Sow réconcilie les combattants dans une même humanité. A la différence de Russell Means, profanant la tombe collective des soldats[11], Ousmane Sow suit les récits des Indiens eux-mêmes qui reconnaissaient la valeur de leurs adversaires. En somme il revient, par la lorgnette indienne, cette fois, à l'esprit des survivants des deux bords.

              En témoignage de l'actualité de cette légende, on peut citer la campagne archéologique sans précédent depuis 1984, des documentaires (Last Stand at Little Big Horn de James Welch et Paul Stekler[12]), les controverses autour du nom du parc national[13], et, pour finir, les nombreux sites Web où l'on débat des moindres détails relatifs à Custer et à la bataille[14]. Pour finir, exemple tangible d'héritage, relique quasi sacrée pour certains, le Colt ayant appartenu au malheureux lieutenant William Cooke (l'adjudant canadien de Custer, mort à ses côtés à l'âge de trente ans), prise de guerre en 1876, vient d'être vendu aux enchères au Canada pour $60 000…

            Or, dès l'origine, la légende de Custer est indissociable des médias. Le premier contributeur est Custer lui-même : "Custer Was an Ad Man" s'intitule une des communications au symposium des Little Big Horn Associates de juin 1999. Il n'hésite pas à se mettre en scène lui-même. Adorant le théâtre, grand ami de l'acteur Lawrence Barrett, sa vie se décompose en trois rôles bien délimités, conçus pour impressionner ses contemporains : le "Class Clown" adoré de ses condisciples à West Point ; le "Beau Sabreur" pendant la Guerre de Sécession, revêtu d'un uniforme excentrique, même selon les normes de l'époque ; l'Homme de l'Ouest pendant la Guerre des Plaines, vêtu de sa veste à franges (c'est Custer, relayé par "Buffalo Bill" Cody imitant consciemment son aîné, qui en lance la mode)[15]. Et, durant tout ce temps, le mari modèle selon les normes du romantisme victorien. Son sens du théâtral le conduisit d'ailleurs à faire une remarque qui connut une longue postérité : affirmant un jour à son éclaireur préféré et ami Bloody Knife qu'il reviendrait de Washington comme "Great White Father", il incita des générations d'Américains à s'imaginer que Custer guignait la présidence des Etats-Unis, ambition inconcevable dans le contexte de la politique de l'Age du Toc. Mais cela ne pouvait qu'ajouter à la démesure du personnage—un "présidentiable" martyrisé à un jeune âge, le mythe de Kennedy n'est pas loin. Ajoutons à cela que Custer fut un des personnages les plus photographiés du XIXe siècle, totalisant 158 portraits connus contre 122 seulement pour le président Lincoln.[16]

            Mais il ne lui suffit pas d'être homme d'action, il se veut penseur, écrivain, il entend écrire l'histoire tout en la faisant, rejoignant ainsi Ethan Allen, Davy Crockett, anticipant Teddy Roosevelt. Mort à 36 ans, ce militaire avait déjà à son actif une honorable production littéraire : My Life on the Plains, or Personal Experiences With Indians, paru en 1874, mais déjà distribué en livraisons dans le Galaxy Magazine (comparable à Harpers ou à l'Atlantic Monthly). Des articles signés "Nomad", sept livraisons de mémoires consacrés à la Guerre de Sécession, dont la dernière paraît en avril 1876. Surtout, paru ironiquement dans le sillage de sa mort, en juillet 1876, "Battling With the Sioux on the Yellowstone", relatant ses expériences de trois ans plus tôt. Fait surprenant, bien avant l'invention du cinéma, ce récit se lit comme le scénario d'un western classique de John Ford. On y trouve l'éclaireur indien fidèle, le frère cadet impétueux, les plaisanteries entre soldats irlandais au milieu du combat, le petit groupe assiégé, l'arrivée des secours.

            Cependant, le "jeu" de Custer présente une faille qui nuit à sa cohérence et explique les lectures radicalement opposées de sa vie. Comme l'explique Gregory Urwin [17] : "The Custer recalled by Civil War veterans bears little resemblance to the petty, impulsive tyrant described by many Seventh Cavalrymen who knew him later in the West." En somme, on trouve déjà de son vivant les deux personnages, le "beau sabreur" généreux, adulé de ses hommes, et le tyran mesquin, haï par nombre de ses officiers et soldats. Or ces deux images généreront plus tard deux traditions opposées dans les représentations. Aucune oeuvre, littéraire ou cinématographique, n'a entrepris de restituer l'insigne complexité du personnage, tant les exigences du public imposaient un Custer sans nuances, complètement bon ou complètement mauvais. Dans chaque cas, l'icône choisie oblitérait l'autre.[18]

              En elle-même, cette contradiction ne nuit pas à la force du personnage, bien au contraire. Le héros tragique est rarement aimable, comme l'écrit Northrop Frye, "…men will die loyally for a wicked or cruel man, but not for an amiable backslapper." Et de toutes les façons, "…from the urbanity of Hamlet to the sullen ferocity of Ajax, tragic heroes are wrapped in the mystery of their communion with that something beyond which we can see only through them and which is the source of their strength and their faith alike."[19]

            Dès sa mort, la légende, esquissée de son vivant, peu écornée par ses contempteurs (surtout son ex-lieutenant, Frederick Benteen, trop vulgaire et outrancier pour paraître crédible aux yeux du public), sera étoffée par plusieurs voix. Nous évoquerons dans l'ordre le biographe, la veuve, l'homme de spectacle.

 

Le biographe

            Le "biographe", qui, le premier, consacra sa plume à l'édification de la mythologie custerienne s'appelle Frederick Whittaker, le "Founding Father of Custeriana". Il prend la relève de l'autobiographie dans les mêmes officines de journalisme où Custer lui-même avait tracé les premières versions de sa propre épopée. Sans doute l'émulation est-elle à l'origine de l'engouement de cet homme excentrique pour le "Boy General". Whittaker est né à peine un an avant son héros, s'engage dans la cavalerie nordiste pendant la guerre mais, à la différence de son modèle, n'est qu'un modeste sous-lieutenant à la fin des hostilités. Comme Custer, il garde un souvenir ébloui de ces "journées glorieuses". Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, quoique Whittaker ait servi brièvement sous son commandement. En 1871, Whittaker publie un essai intitulé "Volunteer Cavalry, The Lessons of the Decade" dans The Army and Navy Journal. Surtout, combinant une indéniable expertise dans le domaine militaire avec un goût prononcé pour le romanesque, Whittaker devient le principal producteur de "Pulp Fiction" pour l'éditeur Beadle and Adam.

            Sur une quinzaine d'années, il écrit 82 "dime and nickel novels" se déroulant dans les trois territoires mythiques pour le public américain de son temps, l'Ouest, mais aussi l'Europe napoléonienne et l'Orient. Ses héros étaient tous sans peur et sans reproche, et incarnaient parfaitement les moeurs de la bonne société victorienne. Et au cours de l'été 1876, à peine quelques mois après que Whittaker eut finalement rencontré Custer en personne dans les bureaux de la revue Galaxy, il apprend la mort du jeune général. Son premier reflexe est de composer un poème épique, "Custer's Last Charge", dont la typologie héroïque est soutenue par un indéniable sens du rythme :

              Dead is it possible? He, the bold rider,

            Custer, our hero, the first in the fight,

            Charming the bullets of yore to fly wider,

            Shunning our battle-king's ringlets of light!

            Dead! Our young chieftain, and dead all forsaken!

            No one to tell us the way of his fall!

            Slain in the desert, and never to waken,

            Never, not even to victory's call?

              En six mois, puisant abondamment dans la volumineuse correspondance du général, il rédige une biographie de 650 pages. Il s'agit, bien entendu, d'une oeuvre hagiographique à l'extrême. Notons cependant que cette vision lumineuse de Custer, ce "knight of romance as has not honored the world with his presence since the days of Bayard", était partagée unanimement par ceux qui, comme Whittaker, l'avaient côtoyé pendant le Guerre de Sécession, et elle évinça toute critique, venue essentiellement d'autres officiers que l'avaient connu plus tard dans l'Ouest.

  Custer durant la guerre de Sécession. Il aligna les succès militaires et gagna l'estime (et même l'adoration) de ses hommes de troupes, ce qui aida par la suite ses partisans à étouffer les plaintes des soldats du 7e de cavalerie à son égard. Aujourd'hui, c'est l'inverse qui se produit. Comme le général est le seul officier célèbre que les Indiens réussirent à défaire, on a essayé de le passer pour un fou et génocideur - donc un grand Ennemi des Indiens défait.

            Il est symptomatique que dans l'élaboration de cette icône héroïque qui fait appel à tous les preux  de l'Antiquité et du Moyen Age,  Whittaker ne reproche aux autorités militaires ni la stratégie mise en oeuvre, ni le peu d'entraînement des recrues au tir mais, surtout, l'abandon du sabre, estimant qu'une troupe d'adeptes de l'arme blanche, rompus au corps-à-corps, aurait certainement remporté la victoire. Curieusement, dans un affrontement présenté comme celui de la civilisation contre la barbarie, on attribue la défaite à l'abandon, chez les "civilisés" d'une arme aussi archaïque que l'arc, la lance ou la hache de l'adversaire. En somme, les champions de la civilisation ne se sont pas suffisamment ressourcés dans le substrat héroïque de leur race (Saxons, Vikings, Normands, etc.) qui demeure celui de leurs adversaires. Et cette insistance sur la noblesse de l'arme blanche sert à grandir Custer, excellent escrimeur, et contribua à lancer l'image héroïque du guerrier blond, à crinière léonine, brandissant son épée au milieu du massacre. Suprême retournement de situation, c'est l'Indien qui se sert de l'arme à feu pour abattre à distance le "Guerrier-Chasseur", vêtu comme eux de ses "buckskins" ![20]

            Dans un même feu d'artifice d'hyperboles à l'antique, le Sud s'empare à la même période de son ancien adversaire, et en fait le symbole de la réconciliation avec le Nord, tout en l'utilisant contre son vieil ennemi, le général Grant, celui-là précisément qui avait bafoué le jeune général avant de l'envoyer à la mort. Notons tout de même que Custer, tout officier de l'Union qu'il fût, n'avait jamais caché ses sympathies pour le Sud et votait démocrate. AInsi le "knightly Custer", que des milliers d'anciens combattants en gris se proposaient de venger, incarnait  toutes les vertus de la "race saxonne" et, à ce titre, offrait un héritage commun aux adversaires d'hier :

  The North alone shall not mourn this gallant soldier. He belongs to all the Saxon race; and when he carried his bold dragoons into the thickest of the last ambuscade, where his sun of life forever set, we behold in him the true spirit of that living chivalry which cannot die, but shall live forever to illustrate the pride, the glory, and the grandeur of our imperishable race.[21]

 

La veuve fidèle

            L'oeuvre de Whittaker est pleine d'amertume : son héros a été trahi. En revanche, les souvenirs recuillis par Elizabeth Bacon Custer sont rayonnants d'amour. Au début d'un long veuvage (jusqu'en 1933) fort actif au demeurant en voyages, conférences et interventions en tout genre[22], elle écrivit coup sur coup trois volumes, Boots and Saddles (1885) qui se vendit à plus de 22000 exemplaires, Tenting on the Plains (1887) et Following the Guidon (1890).  Custer y apparaît comme un homme incapable de haïr, jamais vindicatif, attaché à sa famille, grand amateur des arts et des lettres. Militaire et chasseur, il aimait néanmoins tous les êtres vivants—chevaux, chiens et même souris des champs. Jamais téméraire, seulement rapide et décisif. Encore une fois, l'icône tendrement brossée par la veuve aimante n'était pas une exception, mais correspondait bien au souvenir que Custer avait laissé chez ses compagnons d'armes de la Guerre de Sécession. Peut-être correspondait-elle aussi au Custer qu'auraient décrit, s'ils avaient vécu, les autres membres du "clan", Calhoun, Keogh, Yates, et son frère, Tom Custer. Mais on est loin des témoignages des autres officiers du régiment et des hommes de troupe qui décrivent une toute autre personnalité, mesquine et tyrannique. Durant plusieurs décennies, cependant, la version d'Elizabeth prédominera.

            Les grands poètes américains ne dédaignèrent pas ajouter leur pierre à l'édifice. Ainsi, Walt Whitman, vingt-quatre heures après avoir appris la nouvelle, écrivit "A Death Song for Custer", devenu plus tard "Far From Dakota's Canyons", qui parut le 10 juillet 1876 dans la New York Tribune, et conforta l'imagerie héroïque dans le moindre détail, y compris la présence obsessionnelle de l'épée et des cheveux longs :

              Thou of the tawny flowing hair in battle,

            I erewhile saw with erect head, passing ever in

            front, bearing a bright sword in thy hand,

            Now ending well in death the splendid fever of thy deeds.

              Henry Wadsworth Longfellow, dans "The Revenge of Rain-In-The-Face, souscrit à une autre légende, plus primitive encore mais tout aussi emblématique d'un sacrifice rituel, selon laquelle le guerrier sioux Rain-in-the-Face aurait non seulement tué Custer, mais arraché et dévoré son coeur (il n'est pas impossible, néanmoins, que le cadavre de Tom Custer, responsable de l'arrestation de Rain-In-The-Face,  ait connu ce sort). Mais le poète apporte quand même un bémol, exprimant la mauvaise conscience de nombre de ses concitoyens :

             Where was the right and the wrong?

            Sing it, O funeral song,

            With a voice that is full of tears,

            And say that our broken faith,

            Wrought all this ruin and scathe,

            In the Year of a Hundred Years![23]

              Une tradition romanesque se rattache aussitôt au Custer dépeint par Whittaker, sans parler des "popular histories", comme D.M. Kelsey, Our Pioneer Heroes and their Daring Deeds (1888), J.W. Buel, Heroes of the Plains (1881), John Beadle, Western Wilds and the Men who Redeem Them (1881), W.L. Holloway, Wild Life on the Plains and Horrors of Indian Warfare (1891), plus tard, comme Herbery Myrick, Cache la Poudre: The Romance of a Tenderfoot in the Days of Custer (1905), Randall Parrish, Bob Hampton of Placer (1906) qui lance le thème de l'officier cassé de son grade, cherchant à récupérer son honneur (repris dans les années 1960 dans la série télévisée Branded avec Chuck Connors). Finalement, Cyrus Townshend Brady, dans Britton of the Seventh, en 1914, ajoute un passage de plus aux portraits hagiographiques, puisé dans les traditions médiévales :

  …And no one who had seen them (ses "bright, clear blue eyes")alight with battle fire in the mad rush of the charge, his long bright golden hair streaming in the wind would ever forget it—a Viking of old, a knight of ancient and chivalric days reincarnated!

            Notons que si Custer, par bien des côtés, correspondait bien à l'icône du Saxon ou du chevalier médiéval, l'époque, marquée par Tennyson et Scott, n'était pas avare de telles comparaisons. Même des hors-la-loi comme Jesse James et sa bande, quand ils n'étaient pas comparés à Robin des Bois, étaient dignes de s'asseoir à la Table Ronde du roi Arthur selon certains romanciers et journalistes populaires. Leur seul crime était de s'être trompés d'époque.[24] En somme, les héros de l'expansion du pays ainsi que les défenseurs du petit fermier menacé par l'industrie et la finance de l'Est, anciens combattants du Nord et du Sud, étaient réconciliés sur l'autel d'une qualité prééminente, "American Manliness".[25] Or ces traits "virils" de l'homme américain, issu, comme l'affirmera Teddy Roosevelt d'une "race" anglo-saxonne régénérée par sa traversée du continent américain sauvage, sont fortement marqués par le racialisme de la deuxième moitié du XIXe siècle. Et la mort héroïque, dans ce contexte marqué par Siegfried, Harold, Roland, devient le couronnement d'un destin, tant pour Custer, trahi par ses lieutenants, que pour Jesse James, abattu par un traître.

            Sans doute l'image la plus hyperbolique, à rajouter aux Bayard, Spartacus, Vikings, Saxons, chevaliers, se trouve dans l'interminable (plus d'une centaine de strophes) poème épique d'Ella Wheeler Wilcox, "Custer". Le héros refuse de s'enfuir, pendant qu'il est encore temps, et la poétesse s'exclame, passant à la référence suprême en matière de sacrifice : "Oh! deeds like that the Christ in man reveal."[26]

            Mais l'auteur le plus célèbre de la littérature consacrée aux guerres des Plaines est indéniablement Charles King, dont la longévité (il décéda en 1933) le rangea aux côtés d'Elizabeth Custer et du général Edward S. Godfrey, survivant de la bataille, parmi les monuments de l'épopée de l'Ouest à avoir connu les temps modernes. Capitaine au 5ème de cavalerie, blessé pendant la guerre contre les Sioux, il écrivit 69 romans et récits consacrés à la vie militaire et, ce faisant, créa l'environnement propice à l'éclosion de la légende. C'est Charles King, père spirituel de John Ford, qui modifia durablement l'image de l'Armée aux yeux du public, transformant un ramassis d'alcooliques tire-au-flanc en une confrérie de chevaliers aux avant-postes de la civilisation. Ainsi, Charles King accompagne en littérature les célèbres tableaux de Frederick Remington qui sont autant de fresques en l'honneur de la Old Army.[27] Comme nombre d'officiers ayant réellement pris part à la campagne, King n'était pas un thuriféraire de Custer, mais son sens de l'esprit de corps lui interdisit d'écrire le moindre mal à propos d'un camarade mort au combat.

suite

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NOTES

[1]En effet, Elizabeth Bacon Custer, dite "Libbie" vécut de 1842 à 1933.

[2]SLOTKIN, Richard. Gunfighter Nation: The Myth of the Frontier in Twentieth Century America. New York: Macmillan, 1992, p.34.

[3]Il est intéressant de noter que les recherches scientifiques sur la bataille, loin de desservir sa dimension mythique, ne font que le renforcer : quoi de plus fascinant que de suivre minute par minute cette "marche vers le Valhalla"; le langage précis de l'historien est parfois d'une poésie terrible, comme lorsque John S. Gray, à l'issue d'une longue reconstitution des déplacements du bataillon condamné, termine son chapitre 23 sur la phrase suivante : "Custer's five companies are now, at 4:46, reunited on the reservation, all under engagement and facing death within the next 39 minutes ". GRAY, John S.. Custer's Last Campaign, Mitch Boyer and the Little Bighorn Reconstructed. Lincoln: U.of Nebrasa Press, 1991, p.372

[4]L'officier-aristocrate de West Point coexiste sans problème avec le guerrier-chasseur. Quant à l'apparente contradiction entre ce dernier et son rôle de fer de lance de la "civilisation", elle est assumée : "He is American ideological ambivalence personified : he reproaches commercial values by his purifying regression to the primitive, but that regression itself is accorded moral privilege only because it initiates the regime of democratic progress, that culminates in turn to the commercial "metropolis" of modernity." SLOTKIN, op.cit., p.34.

[5]ROSENBERG, Bruce A.; "Custer: The Legend of the Martyred Hero in America", dans HUTTON, Paul Andrew (Ed.) The Custer Reader. Lincoln and London: U. of Nebraska Press, 1992, p.545.

[6]FRYE, Northrop. Anatomy of Criticism. Princeton University Press, 1957 ; Atheneum, 1969, p.37.

[7]Ibid., p.210.

[8]Mise au point par l'historien John S. Gray, l'étude "temps-mouvement" relie tous les protagonistes d'un événement par des "interconnections" écrites, visuelles et auditives afin d'établir la séquence complète des faits en termes de temps et d'espace, éliminant au passage tout ce qui ne pouvait pas se passer. La reconstitution qui en résulte passe pour la plus vraisemblable, car, s'agissant de Little Bighorn, elle incorpore tous les témoignages, indiens comme militaires, et les met en relation avec la topographie.

[9]Voir le résumé de ces dernières hypothèses dans SARF, Wayne Michael. The Little Bighorn Campaign. Pennsylvania: Combined Publishing, 2000.

[10]Le roi Arthur, le mythe héroïque et le roman historique, thèse de 3ème cycle inédite, soutenue à Paris IV-Sorbonne, mai 1981.

[11]Rapporté dans The Little Big Horn Advocate. Means a conduit une troupe de ses militants jusqu'à l'obelisque qui marque la tombe collective des soldats, en a chassé les visiteurs, et ses hommes ont frappé de leurs bâtons les marqueurs ("counting coup")indiquant l'emplacement où chaque soldat était tombé. Outre le fait que les guerriers sioux n'avaient pas pour habitude de procéder ainsi, surtout plus d'un siècle après, cela va à l'encontre des nombreuses réunions de réconciliation que les survivants avaient eu à coeur d'organiser jusqu'en 1926.

[12]Le livre du tournage s'appelle Killing Custer, New York: W.W. Norton, 1994.

[13]En juin 1991, le Congrès a changé le nom du champ de bataille en "Little Bighorn Battlefield National Monument". Cette mesure, saluée par les défenseurs de la cause indienne, fut âprement combattue par les "Custer buffs". Plus récemment, la forme que devait prendre un monument élevé en l'honneur des Indiens cette fois a également conduit à des querelles très vives. Il semblerait que l'administration du parc national se soit distinguée au cours des toutes dernières années par des prises de position systématiquement hostiles aux "Custer buffs" voire même aux tenants d'une simple objectivité…

[14]Voir en particulier www. garryowen. com pour l'intéressant forum de discussion. Les LBHA (Little Big Horn Associates)  ont leur propre site ainsi que le LBH Battlefield Advocate. Un site français fort complet, http://www.custer.tk, est également à signaler, notamment pour les mises à jour de la littérature et de la filmographie custérienne.

[15]Il n'est toujours pas possible de savoir dans quelle mesure ce rôle correspondait à d'indéniables talents : Custer était bon chasseur, meilleur tireur que ses hommes, peut-être, mais moins bon qu'un éclaireur expérimenté. Quant à sa connaissance des Indiens, elle était certainement moins approfondie qu'il ne voulait faire croire. Il semblerait plutôt qu'il en savait un peu plus que ses frères d'armes. Mais il fallait être "The Man Who Knows Indians" pour être dans le personnage. De même, il est à noter que le héros de "romance" pour Northrop Frye passe une grande partie de son temps avec des animaux, ou, en tout cas, avec ceux qui sont des "incurable romantics" comme les faucons, les chiens et les chevaux. C'était tout à fait le cas de Custer…

[16]Voir le recueil complet dans KATZ, D. Mark. Custer in Photographs. New York : Bonanza Books, 1985. Dans un studio de photographe, par exemple, lorsqu'on commandait une prise de vues on recevait en prime un portrait en "carte de visite" de l'illustre général.

[17]Dans HUTTON (ed.), op.cit. p.24.

[18]L'explication réside sans doute dans l'âge et le contexte. Pendant la Guerre de Sécession, le jeune prodige conduit des grandes formations dans un conflit généralisé, et ses commandants en chef veillent sur lui et l'admirent. Dix ans plus tard, Custer est un homme mûrissant, vivant dans l'univers clos d'un régiment sur la frontière, confronté à un ennemi insaisissable, une Administration hostile, des subordonnés aigris et jaloux

[19]FRYE, op. cit., p.208.

[20]On sait depuis toujours que, sur ordre de Custer, soucieux de vitesse, le 7ème laissa tous ses sabres au dépôt, ainsi que les mitrailleuses "Gatlings". Quant à la crinière de Custer, celui-ci avait, à 36 ans, le cheveu qui se raréfiait et, de toute façon, "Longs-cheveux" avait radicalement raccourci ses mèches en prévision d'une campagne ardue. Quant à Whittaker, l'ironie veut que c'est en déchargeant accidentellement un Colt qu'il gardait à la main en descendant un escalier qu'il se tue en 1889.

[21]"Virginia's Tribute to Custer", Dallas Daily Herald, 16 juillet 1876. Cité dans DIPPIE, Brian W. "Southern Response to Custer's Last Stand", dans The Great Sioux War, Paul L. Hedren Ed., Helena: Montana Historical Society Press, 1991.

[22]Stephen Ambrose, dans sa biographie parallèle de Custer et de Crazy Horse, estime qu'Elizabeth Bacon Custer était certainement une des femmes les plus remarquables du XIXe siècle, et que si elle avait vécu dans la deuxième moitié du XXe, l'énergie et le talent qu'elle a consacrés pendant plus de soixante-dix ans au service de son époux l'auraient conduite à un rôle de premier plan dans la société américaine.

[23]Dans The Poetical Works of Longfellow, Recent Poems, London:Frederick Warne &Co., p.597. Sans doute l'oeuvre poétique la plus efficace, inspirée des guerres des Plaines, est celle de John G. Neihardt, A Cycle of the West, I-The Mountain Men, II-The Twilight of the Sioux, Lincoln: U. of Nebraska Press, 1971 (éd. d'origine 1925). Neihardt, qui recueillit par ailleurs les souvenirs du chef sioux Black Elk, envisage plutôt le choc inévitable entre deux peuples, "(…)a genuine epic périod, differing in no essential from the other great epic periods that marked the advance of the Indo-European peoples out of Asia and across Europe"(p.v) Dans ces deux tomes en vers—peu adaptés aux goûts du public américain du XXe siècle !—Neihardt ne se focalise sur aucun personnage en particulier, même s'il laisse la parole bien volontiers aux chefs Sioux. Il n'y a chez lui ni bons, ni méchants, seulement la collision de deux peuples que l'auteur aime passionément à l'unisson, l'un, en marche depuis le début de l'Histoire (le Missouri n'est que le dernier fleuve à traverser après le Hellespont et le Danuble…), l'autre, crépusculaire, qui ne s'inclinera jamais. Si Neihardt fut l'ami fidèle des Sioux, sa conception d'une expansion inéluctable de la race indo-européenne porte la marque du racialisme de la fin du XIXe siècle. Cela conduisit certains à assumer comme un trait positif la sauvagerie de la conquête : "From the days of Hengist and Horsa to those of Houston the same adventurous, rapacious, exterminating spirit has characterized the race", George Fitzhugh cité dans SLOTKIN, op.cit., p.46.

[24]Surtout chez le Major John Newman Edwards, ancien compagnon d'armes du général sudiste Joe Shelby. Dans son éditorial,  "The Chivalry of Crime", écrit après le hold-up des frères James à la Kansas City Fair :"The nineteenth century with its Sybaritic civilization is not the social soil for men who might have sat with Arthur at the Round Table, ridden at tourney with Sir Launcelot or won the colors of Guinevere; men who might have shattered the casque of Brian de Bois Guilbert, shivered a lance with Ivanhoe or won the smile of the Hebrew maiden; and men who could have met Turpin and Duval and robbed them of their ill-gotten booty on Hounslow Heath … It was as though three bandits had come to us from the storied Odenwald, with the halo of medieval chivalry upon their garments and shown us how the things were done that poets sing of (…). Kansas City Times, September 29, 1872. Comme pour beaucoup de héros épiques, on a mis en doute la réalité de la mort de Jesse James, si bien que pour faire taire les rumeurs, ses ossements ont été exhumés en 1995 pour subir des tests d'ADN. Convaincus enfin qu'il s'agissait bien de Jesse James, ses admirateurs l'ont réenterré avec les honneurs militaires confédérés.

[25]Voir SLOTKIN, op.cit., p.134ss. En somme, le populiste du Sud, auquel se rattachait le hors-la-loi, et le "progressive" du Nord étaient adversaires, mais convergeaient dans leur substrat mythique : l'importance de la race, la nécessité du "leadership" héroïque, le rôle régénérateur de la violence.

[26]Voir l'analyse détaillée de ces hyperboles à l'antique, assortie de nombreuses citations, dans HUTTON, Paul Andrew, "From Little Bighorn to Little Big Man: The Changing Image of a Western Hero in Popular Culture", The Custer Reader, p.395ss.

[27]Terme pratique pour désigner l'Armée américaine d'avant la Première Guerre Mondiale : effectifs très réduits, soldes de misère, avancement très lent sauf en cas de carnage parmi les gradés, ce qui arrivait assez souvent car ces régiments, dont quatre étaient noirs, n'étaient pas avares de leur sang. En somme, à des années-lumière de l'armée de la fin du XXe siècle… On peut comprendre qu'un puissant esprit de corps liait les vétérans.

[28]Dans son autobiographie, Cody compare Custer à "Spartacus fighting the legions about him, tall, graceful, brave as a lion at bay, and with thunderbolts in his hands."(CODY, W.F.. Life and Adventures of Buffalo Bill. Denver:Smith-Brooks Printing Co., 1939, p.284.) Si l'on examine tous les protagonistes du Far West, Hickock, Cody, Carver, "Captain Jack", on remarque une très nette ressemblance avec le Custer des débuts: cheveux longs, moustaches tombantes.

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