CUSTER, AVATAR D'UN HERITAGE MYTHIQUE
par Marc Rolland
Professeur à l'Université du Maine
Article paru dans la revue interne de l'Université

George Armstrong Custer, qui périt avec ses deux cents hommes le 25 juin
1876 à la Bataille du Little Big Horn, est un des rares héros américains dont
la notoriété a traversé l'Atlantique. Mais que de contradictions dans la genèse
du personnage ! Tour à tour "Chevalier sans peur et sans reproche",
ou "Glory Hunter" génocideur, ce "complex, contradictory and
eternally fascinating man" selon l'historien de l'Ouest Paul Andrew Hutton
(1992), occupe une place centrale dans la mythologie américaine.
Personnage de légende, en effet, sur lequel s'est cristallisé un nombre
impressionnant de schémas mythiques, médiévaux ou plus lointains encore :
Le héros
sacrifié, à la manière de Roland à Roncevaux, Harold à Hastings, Davy
Crockett à Fort Alamo, Gordon à Khartoum. N'était-il pas en disgrâce auprès
de l'administration Grant pour avoir pourfendu imprudemment la corruption chez
les proches du Président ?
Le héros
solaire, à la longue crinière dorée, disparu dans sa jeunesse, comme
Achille et Hector, Balder et Siegfried.
L'"Homme
à Cheval", général de cavalerie, surtout dans son élément
lorsqu'il s'agit de charger sabre au clair, en passe de devenir un
quasi-anachronisme à son époque. Et pourtant, cette image hante Ambrose Bierce
et son "Man in the Sky", Theodore Roosevelt et ses "Rough
Riders", et tant d'autres.
Le héros
amoureux : en effet, la passion réciproque qui le lie à Elizabeth Bacon
paraît exemplaire, et le long veuvage de "Libbie"[1]
est passé à le faire connaître et à défendre sa mémoire. Plus étrange
encore, mais ô combien mythique, la liaison qu'on lui prête avec une jeune
Cheyenne, Mo-nah-se-tah, qui campe le rôle de l'"enamoured Moslem
Princess" des romances médiévales, voire, plus tard, celui de Pocahontas.
Plus précisément, un des visages les plus célèbres de Custer est le condensé de toutes ces figures en la personne spécifiquement américaine du "hunter-hero" ou "aristocrat of violence", selon les catégories délimitées par Richard Slotkin, un personnage célébré à l'origine par Cooper, incarné par Daniel Boone et Davy Crockett, codifié par Teddy Roosevelt, et présent dans la littérature et la cinématographie populaires jusqu'à nos jours : "The ideal of a life lived by and for individual exploit. They act on their own initiative, perhaps for the sake of democracy, but without being bound by the constraints of moral or civic order."[2]
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Custer's
last charge, avec les fautes historiques incontournables pour le mythe : la
chevelure longue, les épées... |
La nature de sa mort ne fait que parachever
le tableau. Comme Siegfried, jusque là invincible ("Custer's Luck"
fut sa devise), il périt trahi par ses deux lieutenants, sur la Frontière,
face à des ennemis féroces et primitifs (comme Gordon à Khartoum dix ans plus
tard), bien supérieurs en nombre, conduits par des chefs spirituels (le
"medicine man" Sitting Bull, comme le Mahdi, cet "homme choisi
par Dieu" qui abattit Gordon). C'est un combat de la guerre
sauvage, et Custer succombe entouré de ses frères, son neveu, ses fidèles
(comme Harold à Hastings) face à des ennemis pour lesquels il professe une
grande admiration. Même l'allégation
selon laquelle Custer se serait suicidé, fort improbable au demeurant mais que
certains cinéastes ont cru bon de reprendre, renforce cette image : aucun
adversaire n'a pu le tuer, comme Roland à Roncevaux, dont les tempes explosent
quand il sonne de l'olifant. Finalement, seul parmi les personnages historiques
de son espèce, la mythe custerien a connu l'apothéose, suivi d'une campagne de
dénigrement sans précédent, qu'explique sans doute sa grande proximité dans
le temps. En effet, on n'a pas déboulonné Roland à la faveur d'une mise en
accusation de l'impérialisme carolingien.
Comme tout martyr, et en dépit de
l'entreprise de destruction qui s'acharne sur lui depuis une soixantaine d'années,
Custer dispose de sa congrégation, les "Little Big Horn Associates",
et le site de sa mort fait l'objet d'un pélerinage qu'accomplissent ces
milliers de visiteurs qui se rendent tous les ans sur le champ de bataille. Ces
adeptes célèbrent un mystère, une messe laïque qui pérennise le sacrifice
qui s'est accompli là, en à peine une heure, le 25 juin 1876, devenu le illud
tempus du temps mythique.[3]
Comment expliquer l'ampleur de ce phénomène,
qui a fait de "Custer's Last Stand" une icône mythique capable d'évoquer
tout un système complexe d'associations historiques ainsi que sa transmission,
vaille que vaille, en dépit d'un phénomène de deshérance qui, à y regarder
de plus près, correspond simplement à une nouvelle lecture de l'Amérique
blanche du XIXe siècle sans nuire à la puissance du symbole tout en inversant
les charges positives ?
Outre l'authentique dimension héroïque
d'un personnage complexe (selon les normes traditionnelles de l'héroïsme
guerrier en Occident…), il a pu y avoir une volonté chez ses contemporains de
reconnaître dans cette tragédie, l'analogie avec les glorieux perdants des légendes
et des traditions chevaleresques. Avec son double opposé, l'Indien, Custer est
le symbole de l'Ouest en passe de disparaître, la figure emblématique d'un
monde qui s'achève, et qui doit laisser la place à la modernité. Il ne fait
que se conformer à l'ambivalence du "hunter-hero" qui doit avancer
les frontières d'une civilisation à laquelle il est inadapté et qui lui est
antipathique[4].
Ou bien, relevant d'un hypothétique inconscient collectif, pour citer Bruce A.
Rosenberg : "The unschooled 'folk' of nineteenth century America created a
heroic legend which was, for the most part, coincidentally analagous to those of
the greatest legends of the Western civilization"[5].
En tout cas, par sa propre entremise ainsi
que le concours de nombre de ses contemporains, Custer est devenu un mythe littéraire,
transmis tel quel aux générations futures, et, à ce titre, il illustre à
merveille les catégories et les schémas mis en évidence par le critique
Northrop Frye.
Personnage supérieur aux autres hommes mais
soumis à son environnement et au destin, il est le héros du "high mimetic
mode" qui caractérise épopée, "romance" et tragédie. Sa chute
se conjugue selon les modalités de l'élégie et de la tragédie réunies.
Ainsi, lorsqu'on présente Custer comme le chevalier d'un autre temps, condamné
à s'effacer devant l'ère moderne—en même temps que ses adversaires, les
Indiens des Plaines—on introduit le sentiment de l'inéluctable, "a
diffused, resigned, melancholy sense of the passing of time, of the old order
changing and yielding to a new one (…)"[6]
Dans ce sens, son héroïsme n'est jamais entaché d'ironie, et l'inévitable,
dans la mort du héros, l'emporte sur les autres causes, trahison ou faille
personnelle.
En revanche, les causes en question sont de
celles qui induisent une lecture morale de la chute du héros et appartiennent
ainsi à la "high mimetic tragedy". C'est dans ce contexte que les
reproches adressés à Custer —l'orgueil, le refus de tenir compte d'autres
avis que le sien, et cette faiblesse mystérieuse qui semble l'avoir frappé
lors de son dernier voyage vers la mort— prennent toute leur valeur et, loin
de porter atteinte à sa stature héroïque, la rehaussent.
On reconnaît les catégories aristotéliciennes, hamartia,
cette faille qui affecte un personnage fort placé dans une position exposée, hybris,
bien entendu, l'orgueil, car "The great majority of tragic heroes do
possess hybris, a proud, passionate, obsessed or soaring mind which brings
about a morally intelligible downfall."[7]
Rappelons aussi que le Custer qui partit en campagne au printemps 1876 était
isolé et exposé : en disgrâce auprès de l'administration Grant, détesté
par certains de ses principaux lieutenants.
Curieusement même les nouvelles interprétations
de textes, ainsi que les hypothèses fondées sur l'archéologie et l'étude du
terrain ne font que renforcer ce schéma tragique qui met en évidence une
faille chez le héros, ainsi que son isolement. Pour résumer les hypothèses
les plus récentes, Custer aurait eu durant cette campagne un comportement
inhabituel, se confiant à ses lieutenants et recherchant leur avis pour la
première fois, ce qui fit dire au lieutenant Wallace (qui périt lui-même
quatorze ans plus tard à Wounded Knee) que le général allait mourir. Plus
troublant encore que l'hybris qui le conduit à attaquer sans reconnaissance un ennemi supérieur
en nombre, certains témoignages indiens, ainsi que les études
"time-motion"[8],
suggèrent que le "beau sabreur" impétueux a vu, de loin, la déroute
du major Reno et a hésité, indécis, pendant de précieuses minutes. Cette hésitation
qu'on ne lui connaissait guère, aurait permis aux guerriers sioux et cheyenne
d'envelopper ses positions puis de les balayer en un rien de temps. L'image de
ces cinq compagnies et de leurs officiers, comme paralysés par l'indécision et
la chaleur, fourbus, en bout de course, promis à l'anéantissement en moins
d'une heure, est plus proche de la tragédie sacrificielle que toutes les icônes
héroïques que les médias ont brossées jusqu'à présent.
Et que dire des suppositions croissantes de
nombre de spécialistes qui pensent désormais que la plupart des officiers de
l'autre bataillon—ennemis et amis du clan Custer réunis—ont eux aussi vu le
massacre de loin, ce qu'ils ont toujours nié, sans se porter au secours de leur
chef. Et que cette faiblesse refoulée en a conduit plus d'un à la dépression,
l'alcoolisme et la mort précoce avant l'âge de quarante ans. Faille, isolement
fatal, ou bien toute-puissance du destin ?[9]
Comme nous l'avions démontré en d'autres
travaux consacrés à Arthur et à Roland[10],
ces gestes plus lointaines dans le temps, l'apport toujours imparfait
d'historiens qui creusent ce que l'on peut découvrir de la réalité, loin de
nuire au mythe, ne fait qu'approfondir sa dimension tragique.
Nous soutiendrons ici, à propos de la mythologie custerienne, qu'il s'agit d'une construction (et non d'une fabrication), étroitement liée au développement des médias, vecteurs essentiels de la mythologie dans le monde moderne, dont les bâtisseurs sont (entre autres) Custer lui-même, Elizabeth, sa veuve, Frederick Whittaker, Buffalo Bill Cody, ainsi que Cassily Adams, peintre obscur d'un Custer's Last Fight qui a orné les murs de dizaines de milliers de saloons jusqu'à une date récente.
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Habillé
en uniforme militaire de 1865, le général Custer, dernier homme debout au
milieu de ses troupes défaites, terrasse un assaillant. C'est avec près d'un
millier de lithographies comme celle-ci que le mythe Custer va grandir. |
Indéniablement l'aura perdure. Donné pour
mort, avec l'agonie du western au cinéma, retourné en symbole-repoussoir,
Custer a ressurgi depuis dix ans plus nuancé, plus proche, peut-être, d'une
(hypothétique) réalité, dans un recentrage qui tente de fédérer, souvent
difficilement, les "Custer
buffs" et les défenseurs de la cause indienne.
Or, dès l'origine, la légende de Custer
est indissociable des médias. Le premier contributeur est Custer lui-même :
"Custer Was an Ad Man" s'intitule une des communications au symposium
des Little Big Horn Associates de juin
1999. Il n'hésite pas à se mettre en scène lui-même. Adorant le théâtre,
grand ami de l'acteur Lawrence Barrett, sa vie se décompose en trois rôles
bien délimités, conçus pour impressionner ses contemporains : le "Class
Clown" adoré de ses condisciples à West Point ; le "Beau
Sabreur" pendant la Guerre de Sécession, revêtu d'un uniforme
excentrique, même selon les normes de l'époque ; l'Homme de l'Ouest pendant la
Guerre des Plaines, vêtu de sa veste à franges (c'est Custer, relayé par
"Buffalo Bill" Cody imitant consciemment son aîné, qui en lance la
mode)[15].
Et, durant tout ce temps, le mari modèle selon les normes du romantisme
victorien. Son sens du théâtral le conduisit d'ailleurs à faire une remarque
qui connut une longue postérité : affirmant un jour à son éclaireur préféré
et ami Bloody Knife qu'il reviendrait de Washington comme "Great White
Father", il incita des générations d'Américains à s'imaginer que Custer
guignait la présidence des Etats-Unis, ambition inconcevable dans le contexte
de la politique de l'Age du Toc. Mais cela ne pouvait qu'ajouter à la démesure
du personnage—un "présidentiable" martyrisé à un jeune âge, le
mythe de Kennedy n'est pas loin. Ajoutons à cela que Custer fut un des
personnages les plus photographiés du XIXe siècle, totalisant 158 portraits
connus contre 122 seulement pour le président Lincoln.[16]
Mais il ne lui suffit pas d'être homme
d'action, il se veut penseur, écrivain, il entend écrire l'histoire tout en la
faisant, rejoignant ainsi Ethan Allen, Davy Crockett, anticipant Teddy
Roosevelt. Mort à 36 ans, ce militaire avait déjà à son actif une honorable
production littéraire : My Life on the Plains, or Personal Experiences With Indians, paru en
1874, mais déjà distribué en livraisons dans le Galaxy Magazine (comparable à Harpers
ou à l'Atlantic Monthly). Des
articles signés "Nomad", sept livraisons de mémoires consacrés à
la Guerre de Sécession, dont la dernière paraît en avril 1876. Surtout, paru
ironiquement dans le sillage de sa mort, en juillet 1876, "Battling With
the Sioux on the Yellowstone", relatant ses expériences de trois ans plus
tôt. Fait surprenant, bien avant l'invention du cinéma, ce récit se lit comme
le scénario d'un western classique de John Ford. On y trouve l'éclaireur
indien fidèle, le frère cadet impétueux, les plaisanteries entre soldats
irlandais au milieu du combat, le petit groupe assiégé, l'arrivée des
secours.
Cependant, le "jeu" de Custer présente
une faille qui nuit à sa cohérence et explique les lectures radicalement opposées
de sa vie. Comme l'explique Gregory Urwin
[17]
: "The Custer recalled by Civil War veterans bears little resemblance to
the petty, impulsive tyrant described by many Seventh Cavalrymen who knew him
later in the West." En somme, on trouve déjà de son vivant les deux
personnages, le "beau sabreur" généreux, adulé de ses hommes, et le
tyran mesquin, haï par nombre de ses officiers et soldats. Or ces deux images généreront
plus tard deux traditions opposées dans les représentations. Aucune oeuvre,
littéraire ou cinématographique, n'a entrepris de restituer l'insigne
complexité du personnage, tant les exigences du public imposaient un Custer
sans nuances, complètement bon ou complètement mauvais. Dans chaque cas, l'icône
choisie oblitérait l'autre.[18]
Dès sa mort, la légende, esquissée de son vivant, peu écornée par ses
contempteurs (surtout son ex-lieutenant, Frederick Benteen, trop vulgaire et
outrancier pour paraître crédible aux yeux du public), sera étoffée par
plusieurs voix. Nous évoquerons dans l'ordre le biographe, la veuve, l'homme de
spectacle.
Le
biographe
Le "biographe", qui, le premier,
consacra sa plume à l'édification de la mythologie custerienne s'appelle
Frederick Whittaker, le "Founding Father of Custeriana". Il prend la
relève de l'autobiographie dans les mêmes officines de journalisme où Custer
lui-même avait tracé les premières versions de sa propre épopée. Sans doute
l'émulation est-elle à l'origine de l'engouement de cet homme excentrique pour
le "Boy General". Whittaker est né à peine un an avant son héros,
s'engage dans la cavalerie nordiste pendant la guerre mais, à la différence de
son modèle, n'est qu'un modeste sous-lieutenant à la fin des hostilités.
Comme Custer, il garde un souvenir ébloui de ces "journées
glorieuses". Les deux hommes ne se sont jamais rencontrés, quoique
Whittaker ait servi brièvement sous son commandement. En 1871, Whittaker publie
un essai intitulé "Volunteer Cavalry, The Lessons of the Decade" dans
The Army and Navy Journal. Surtout,
combinant une indéniable expertise dans le domaine militaire avec un goût
prononcé pour le romanesque, Whittaker devient le principal producteur de
"Pulp Fiction" pour l'éditeur Beadle and Adam.
Sur une quinzaine d'années, il écrit 82
"dime and nickel novels" se déroulant dans les trois territoires
mythiques pour le public américain de son temps, l'Ouest, mais aussi l'Europe
napoléonienne et l'Orient. Ses héros étaient tous sans peur et sans reproche,
et incarnaient parfaitement les moeurs de la bonne société victorienne. Et au
cours de l'été 1876, à peine quelques mois après que Whittaker eut
finalement rencontré Custer en personne dans les bureaux de la revue Galaxy,
il apprend la mort du jeune général. Son premier reflexe est de composer un poème
épique, "Custer's Last Charge", dont la typologie héroïque est
soutenue par un indéniable sens du rythme :
Custer, our hero, the first in the fight,
Charming the bullets of yore to fly wider,
Shunning our battle-king's ringlets of
light!
Dead! Our young chieftain, and dead all
forsaken!
No one to tell us the way of his fall!
Slain in the desert, and never to waken,
Never, not even to victory's call?
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Il est symptomatique que dans l'élaboration
de cette icône héroïque qui fait appel à tous les preux
de l'Antiquité et du Moyen Age, Whittaker
ne reproche aux autorités militaires ni la stratégie mise en oeuvre, ni le peu
d'entraînement des recrues au tir mais, surtout, l'abandon du sabre, estimant
qu'une troupe d'adeptes de l'arme blanche, rompus au corps-à-corps, aurait
certainement remporté la victoire. Curieusement, dans un affrontement présenté
comme celui de la civilisation contre la barbarie, on attribue la défaite à
l'abandon, chez les "civilisés" d'une arme aussi archaïque que
l'arc, la lance ou la hache de l'adversaire. En somme, les champions de la
civilisation ne se sont pas suffisamment ressourcés dans le substrat héroïque
de leur race (Saxons, Vikings, Normands, etc.) qui demeure celui de leurs
adversaires. Et cette insistance sur la noblesse de l'arme blanche sert à
grandir Custer, excellent escrimeur, et contribua à lancer l'image héroïque
du guerrier blond, à crinière léonine, brandissant son épée au milieu du
massacre. Suprême retournement de situation, c'est l'Indien qui se sert de
l'arme à feu pour abattre à distance le "Guerrier-Chasseur", vêtu
comme eux de ses "buckskins" ![20]
Dans un même feu d'artifice d'hyperboles à
l'antique, le Sud s'empare à la même période de son ancien adversaire, et en
fait le symbole de la réconciliation avec le Nord, tout en l'utilisant contre
son vieil ennemi, le général Grant, celui-là précisément qui avait bafoué
le jeune général avant de l'envoyer à la mort. Notons tout de même que
Custer, tout officier de l'Union qu'il fût, n'avait jamais caché ses
sympathies pour le Sud et votait démocrate. AInsi le "knightly
Custer", que des milliers d'anciens combattants en gris se proposaient de
venger, incarnait toutes les vertus
de la "race saxonne" et, à ce titre, offrait un héritage commun aux
adversaires d'hier :
La
veuve fidèle
L'oeuvre de Whittaker est pleine d'amertume
: son héros a été trahi. En revanche, les souvenirs recuillis par Elizabeth
Bacon Custer sont rayonnants d'amour. Au début d'un long veuvage (jusqu'en
1933) fort actif au demeurant en voyages, conférences et interventions en tout
genre[22],
elle écrivit coup sur coup trois volumes, Boots
and Saddles (1885) qui se vendit à plus de 22000 exemplaires, Tenting
on the Plains (1887) et Following the
Guidon (1890). Custer y apparaît
comme un homme incapable de haïr, jamais vindicatif, attaché à sa famille,
grand amateur des arts et des lettres. Militaire et chasseur, il aimait néanmoins
tous les êtres vivants—chevaux, chiens et même souris des champs. Jamais téméraire,
seulement rapide et décisif. Encore une fois, l'icône tendrement brossée par
la veuve aimante n'était pas une exception, mais correspondait bien au souvenir
que Custer avait laissé chez ses compagnons d'armes de la Guerre de Sécession.
Peut-être correspondait-elle aussi au Custer qu'auraient décrit, s'ils avaient
vécu, les autres membres du "clan", Calhoun, Keogh, Yates, et son frère,
Tom Custer. Mais on est loin des témoignages des autres officiers du régiment
et des hommes de troupe qui décrivent une toute autre personnalité, mesquine
et tyrannique. Durant plusieurs décennies, cependant, la version d'Elizabeth prédominera.
Les grands poètes américains ne dédaignèrent
pas ajouter leur pierre à l'édifice. Ainsi, Walt Whitman, vingt-quatre heures
après avoir appris la nouvelle, écrivit "A Death Song for Custer",
devenu plus tard "Far From Dakota's Canyons", qui parut le 10 juillet
1876 dans la New York Tribune, et
conforta l'imagerie héroïque dans le moindre détail, y compris la présence
obsessionnelle de l'épée et des cheveux longs :
I erewhile saw with erect head, passing ever
in
front, bearing a bright sword in thy hand,
Now ending well in death the splendid fever
of thy deeds.
Sing it, O funeral song,
With a voice that is full of tears,
And say that our broken faith,
Wrought all this ruin and scathe,
In the Year of a Hundred Years![23]
Notons que si Custer, par bien des côtés,
correspondait bien à l'icône du Saxon ou du chevalier médiéval, l'époque,
marquée par Tennyson et Scott, n'était pas avare de telles comparaisons. Même
des hors-la-loi comme Jesse James et sa bande, quand ils n'étaient pas comparés
à Robin des Bois, étaient dignes de s'asseoir à la Table Ronde du roi Arthur
selon certains romanciers et journalistes populaires. Leur seul crime était de
s'être trompés d'époque.[24]
En somme, les héros de l'expansion du pays ainsi que les défenseurs du petit
fermier menacé par l'industrie et la finance de l'Est, anciens combattants du
Nord et du Sud, étaient réconciliés sur l'autel d'une qualité prééminente,
"American Manliness".[25]
Or ces traits "virils" de l'homme américain, issu, comme l'affirmera
Teddy Roosevelt d'une "race" anglo-saxonne régénérée par sa
traversée du continent américain sauvage, sont fortement marqués par le
racialisme de la deuxième moitié du XIXe siècle. Et la mort héroïque, dans
ce contexte marqué par Siegfried, Harold, Roland, devient le couronnement d'un
destin, tant pour Custer, trahi par ses lieutenants, que pour Jesse James,
abattu par un traître.
Sans doute l'image la plus hyperbolique, à
rajouter aux Bayard, Spartacus, Vikings, Saxons, chevaliers, se trouve dans
l'interminable (plus d'une centaine de strophes) poème épique d'Ella Wheeler
Wilcox, "Custer". Le héros refuse de s'enfuir, pendant qu'il est
encore temps, et la poétesse s'exclame, passant à la référence suprême en
matière de sacrifice : "Oh! deeds like that the Christ in man
reveal."[26]
Mais l'auteur le plus célèbre de la littérature
consacrée aux guerres des Plaines est indéniablement Charles King, dont la
longévité (il décéda en 1933) le rangea aux côtés d'Elizabeth Custer et du
général Edward S. Godfrey, survivant de la bataille, parmi les monuments de l'épopée
de l'Ouest à avoir connu les temps modernes. Capitaine au 5ème de cavalerie,
blessé pendant la guerre contre les Sioux, il écrivit 69 romans et récits
consacrés à la vie militaire et, ce faisant, créa l'environnement propice à
l'éclosion de la légende. C'est Charles King, père spirituel de John Ford,
qui modifia durablement l'image de l'Armée aux yeux du public, transformant un
ramassis d'alcooliques tire-au-flanc en une confrérie de chevaliers aux
avant-postes de la civilisation. Ainsi, Charles King accompagne en littérature
les célèbres tableaux de Frederick Remington qui sont autant de fresques en
l'honneur de la Old Army.[27]
Comme nombre d'officiers ayant réellement pris part à la campagne, King n'était
pas un thuriféraire de Custer, mais son sens de l'esprit de corps lui
interdisit d'écrire le moindre mal à propos d'un camarade mort au combat.
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NOTES
[1]En effet, Elizabeth Bacon Custer, dite "Libbie" vécut de 1842 à 1933.
[2]SLOTKIN, Richard. Gunfighter Nation: The Myth of the Frontier in Twentieth Century America. New York: Macmillan, 1992, p.34.
[3]Il est intéressant de noter que les recherches scientifiques sur la bataille, loin de desservir sa dimension mythique, ne font que le renforcer : quoi de plus fascinant que de suivre minute par minute cette "marche vers le Valhalla"; le langage précis de l'historien est parfois d'une poésie terrible, comme lorsque John S. Gray, à l'issue d'une longue reconstitution des déplacements du bataillon condamné, termine son chapitre 23 sur la phrase suivante : "Custer's five companies are now, at 4:46, reunited on the reservation, all under engagement and facing death within the next 39 minutes ". GRAY, John S.. Custer's Last Campaign, Mitch Boyer and the Little Bighorn Reconstructed. Lincoln: U.of Nebrasa Press, 1991, p.372
[4]L'officier-aristocrate de West Point coexiste sans problème avec le guerrier-chasseur. Quant à l'apparente contradiction entre ce dernier et son rôle de fer de lance de la "civilisation", elle est assumée : "He is American ideological ambivalence personified : he reproaches commercial values by his purifying regression to the primitive, but that regression itself is accorded moral privilege only because it initiates the regime of democratic progress, that culminates in turn to the commercial "metropolis" of modernity." SLOTKIN, op.cit., p.34.
[5]ROSENBERG, Bruce A.; "Custer: The Legend of the Martyred Hero in America", dans HUTTON, Paul Andrew (Ed.) The Custer Reader. Lincoln and London: U. of Nebraska Press, 1992, p.545.
[6]FRYE, Northrop. Anatomy of Criticism. Princeton University Press, 1957 ; Atheneum, 1969, p.37.
[7]Ibid., p.210.
[8]Mise au point par l'historien John S. Gray, l'étude "temps-mouvement" relie tous les protagonistes d'un événement par des "interconnections" écrites, visuelles et auditives afin d'établir la séquence complète des faits en termes de temps et d'espace, éliminant au passage tout ce qui ne pouvait pas se passer. La reconstitution qui en résulte passe pour la plus vraisemblable, car, s'agissant de Little Bighorn, elle incorpore tous les témoignages, indiens comme militaires, et les met en relation avec la topographie.
[9]Voir le résumé de ces dernières hypothèses dans SARF, Wayne Michael. The Little Bighorn Campaign. Pennsylvania: Combined Publishing, 2000.
[10]Le roi Arthur, le mythe héroïque et le roman historique, thèse de 3ème cycle inédite, soutenue à Paris IV-Sorbonne, mai 1981.
[11]Rapporté dans The Little Big Horn Advocate. Means a conduit une troupe de ses militants jusqu'à l'obelisque qui marque la tombe collective des soldats, en a chassé les visiteurs, et ses hommes ont frappé de leurs bâtons les marqueurs ("counting coup")indiquant l'emplacement où chaque soldat était tombé. Outre le fait que les guerriers sioux n'avaient pas pour habitude de procéder ainsi, surtout plus d'un siècle après, cela va à l'encontre des nombreuses réunions de réconciliation que les survivants avaient eu à coeur d'organiser jusqu'en 1926.
[12]Le livre du tournage s'appelle Killing Custer, New York: W.W. Norton, 1994.
[13]En juin 1991, le Congrès a changé le nom du champ de bataille en "Little Bighorn Battlefield National Monument". Cette mesure, saluée par les défenseurs de la cause indienne, fut âprement combattue par les "Custer buffs". Plus récemment, la forme que devait prendre un monument élevé en l'honneur des Indiens cette fois a également conduit à des querelles très vives. Il semblerait que l'administration du parc national se soit distinguée au cours des toutes dernières années par des prises de position systématiquement hostiles aux "Custer buffs" voire même aux tenants d'une simple objectivité…
[14]Voir en particulier www. garryowen. com pour l'intéressant forum de discussion. Les LBHA (Little Big Horn Associates) ont leur propre site ainsi que le LBH Battlefield Advocate. Un site français fort complet, http://www.custer.tk, est également à signaler, notamment pour les mises à jour de la littérature et de la filmographie custérienne.
[15]Il n'est toujours pas possible de savoir dans quelle mesure ce rôle correspondait à d'indéniables talents : Custer était bon chasseur, meilleur tireur que ses hommes, peut-être, mais moins bon qu'un éclaireur expérimenté. Quant à sa connaissance des Indiens, elle était certainement moins approfondie qu'il ne voulait faire croire. Il semblerait plutôt qu'il en savait un peu plus que ses frères d'armes. Mais il fallait être "The Man Who Knows Indians" pour être dans le personnage. De même, il est à noter que le héros de "romance" pour Northrop Frye passe une grande partie de son temps avec des animaux, ou, en tout cas, avec ceux qui sont des "incurable romantics" comme les faucons, les chiens et les chevaux. C'était tout à fait le cas de Custer…
[16]Voir le recueil complet dans KATZ, D. Mark. Custer in Photographs. New York : Bonanza Books, 1985. Dans un studio de photographe, par exemple, lorsqu'on commandait une prise de vues on recevait en prime un portrait en "carte de visite" de l'illustre général.
[17]Dans HUTTON (ed.), op.cit. p.24.
[18]L'explication réside sans doute dans l'âge et le contexte. Pendant la Guerre de Sécession, le jeune prodige conduit des grandes formations dans un conflit généralisé, et ses commandants en chef veillent sur lui et l'admirent. Dix ans plus tard, Custer est un homme mûrissant, vivant dans l'univers clos d'un régiment sur la frontière, confronté à un ennemi insaisissable, une Administration hostile, des subordonnés aigris et jaloux
[19]FRYE, op. cit., p.208.
[20]On sait depuis toujours que, sur ordre de Custer, soucieux de vitesse, le 7ème laissa tous ses sabres au dépôt, ainsi que les mitrailleuses "Gatlings". Quant à la crinière de Custer, celui-ci avait, à 36 ans, le cheveu qui se raréfiait et, de toute façon, "Longs-cheveux" avait radicalement raccourci ses mèches en prévision d'une campagne ardue. Quant à Whittaker, l'ironie veut que c'est en déchargeant accidentellement un Colt qu'il gardait à la main en descendant un escalier qu'il se tue en 1889.
[21]"Virginia's Tribute to Custer", Dallas Daily Herald, 16 juillet 1876. Cité dans DIPPIE, Brian W. "Southern Response to Custer's Last Stand", dans The Great Sioux War, Paul L. Hedren Ed., Helena: Montana Historical Society Press, 1991.
[22]Stephen Ambrose, dans sa biographie parallèle de Custer et de Crazy Horse, estime qu'Elizabeth Bacon Custer était certainement une des femmes les plus remarquables du XIXe siècle, et que si elle avait vécu dans la deuxième moitié du XXe, l'énergie et le talent qu'elle a consacrés pendant plus de soixante-dix ans au service de son époux l'auraient conduite à un rôle de premier plan dans la société américaine.
[23]Dans The Poetical Works of Longfellow, Recent Poems, London:Frederick Warne &Co., p.597. Sans doute l'oeuvre poétique la plus efficace, inspirée des guerres des Plaines, est celle de John G. Neihardt, A Cycle of the West, I-The Mountain Men, II-The Twilight of the Sioux, Lincoln: U. of Nebraska Press, 1971 (éd. d'origine 1925). Neihardt, qui recueillit par ailleurs les souvenirs du chef sioux Black Elk, envisage plutôt le choc inévitable entre deux peuples, "(…)a genuine epic périod, differing in no essential from the other great epic periods that marked the advance of the Indo-European peoples out of Asia and across Europe"(p.v) Dans ces deux tomes en vers—peu adaptés aux goûts du public américain du XXe siècle !—Neihardt ne se focalise sur aucun personnage en particulier, même s'il laisse la parole bien volontiers aux chefs Sioux. Il n'y a chez lui ni bons, ni méchants, seulement la collision de deux peuples que l'auteur aime passionément à l'unisson, l'un, en marche depuis le début de l'Histoire (le Missouri n'est que le dernier fleuve à traverser après le Hellespont et le Danuble…), l'autre, crépusculaire, qui ne s'inclinera jamais. Si Neihardt fut l'ami fidèle des Sioux, sa conception d'une expansion inéluctable de la race indo-européenne porte la marque du racialisme de la fin du XIXe siècle. Cela conduisit certains à assumer comme un trait positif la sauvagerie de la conquête : "From the days of Hengist and Horsa to those of Houston the same adventurous, rapacious, exterminating spirit has characterized the race", George Fitzhugh cité dans SLOTKIN, op.cit., p.46.
[24]Surtout chez le Major John Newman Edwards, ancien compagnon d'armes du général sudiste Joe Shelby. Dans son éditorial, "The Chivalry of Crime", écrit après le hold-up des frères James à la Kansas City Fair :"The nineteenth century with its Sybaritic civilization is not the social soil for men who might have sat with Arthur at the Round Table, ridden at tourney with Sir Launcelot or won the colors of Guinevere; men who might have shattered the casque of Brian de Bois Guilbert, shivered a lance with Ivanhoe or won the smile of the Hebrew maiden; and men who could have met Turpin and Duval and robbed them of their ill-gotten booty on Hounslow Heath … It was as though three bandits had come to us from the storied Odenwald, with the halo of medieval chivalry upon their garments and shown us how the things were done that poets sing of (…). Kansas City Times, September 29, 1872. Comme pour beaucoup de héros épiques, on a mis en doute la réalité de la mort de Jesse James, si bien que pour faire taire les rumeurs, ses ossements ont été exhumés en 1995 pour subir des tests d'ADN. Convaincus enfin qu'il s'agissait bien de Jesse James, ses admirateurs l'ont réenterré avec les honneurs militaires confédérés.
[25]Voir SLOTKIN, op.cit., p.134ss. En somme, le populiste du Sud, auquel se rattachait le hors-la-loi, et le "progressive" du Nord étaient adversaires, mais convergeaient dans leur substrat mythique : l'importance de la race, la nécessité du "leadership" héroïque, le rôle régénérateur de la violence.
[26]Voir l'analyse détaillée de ces hyperboles à l'antique, assortie de nombreuses citations, dans HUTTON, Paul Andrew, "From Little Bighorn to Little Big Man: The Changing Image of a Western Hero in Popular Culture", The Custer Reader, p.395ss.
[27]Terme pratique pour désigner l'Armée américaine d'avant la Première Guerre Mondiale : effectifs très réduits, soldes de misère, avancement très lent sauf en cas de carnage parmi les gradés, ce qui arrivait assez souvent car ces régiments, dont quatre étaient noirs, n'étaient pas avares de leur sang. En somme, à des années-lumière de l'armée de la fin du XXe siècle… On peut comprendre qu'un puissant esprit de corps liait les vétérans.
[28]Dans son autobiographie, Cody compare Custer à "Spartacus fighting the legions about him, tall, graceful, brave as a lion at bay, and with thunderbolts in his hands."(CODY, W.F.. Life and Adventures of Buffalo Bill. Denver:Smith-Brooks Printing Co., 1939, p.284.) Si l'on examine tous les protagonistes du Far West, Hickock, Cody, Carver, "Captain Jack", on remarque une très nette ressemblance avec le Custer des débuts: cheveux longs, moustaches tombantes.