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(Magazine scientifique de l'Université de Fibourg, Suisse, décembre 2006, pages 43-44)
Little Big Horn, entre mythe et histoire
par David Cornut
Le 25 juin 1876, dans le Montana,
un escadron du 7e de cavalerie est anéanti après un
engagement terrible face aux Amérindiens. Le commandant du régiment,
George A. Custer, est tué. Depuis lors, mythe et histoire se disputent le
champ de bataille de Little Big Horn, s’assurant une constante attention
médiatique.
Quand George A. Custer donna l’ordre à son 7e régiment de cavalerie d’entrer dans la vallée de Little Big Horn (Montana, USA), aurait-il pu imaginer qu’il créerait une icône ? Il s’agissait pourtant d’une mission classique : ramener des Sioux rebelles dans les réserves. Custer pouvait compter sur des hommes entraînés et une solide expérience militaire. Ses supérieurs avaient d’ailleurs écrit qu’ils avaient toute confiance en lui.
Pourtant, la défaite et la mort furent au rendez-vous. A Washington, où la nouvelle déclencha un gigantesque scandale, le président Grant dénonça immédiatement l’ambition aveugle de Custer. Quant à l’armée, qui refusa de mener une enquête, elle condamna l’officier décédé pour imprudente témérité. Comment était-on passé du héros national au téméraire aveugle ? Personne ne s’aventura à donner une explication. «Le mystère de Little Big Horn» était né.
Abandon et trahison
Désorienté, le peuple américain en deuil créa sa propre image. Peintres et poètes rivalisèrent d’imagination pour dépeindre «la dernière résistance de Custer» (Custer’s Last Stand). L’Américain debout sur la «dernière colline» face à la horde d’Indiens fut célébré tel Davy Crockett à Fort Alamo. Issu d’une famille pauvre, George A. Custer avait obtenu ses étoiles de général à l’âge record de 23 ans. Cette «success story» était inévitablement montrée comme exemple aux milliers d’immigrants en quête de fortune de l’Ouest. On dénonça sa décision d’attaquer les Indiens ce jour-là, mais on honora sa mort «droit dans ses bottes».
Des milliers de civils et de militaires refusèrent cependant l’idée de «mystère insondable» et se penchèrent sur le dossier. Le jour de la bataille, le 7e de cavalerie était divisé en trois escadrons d’attaque. Deux avaient survécu, et un seul, avec Custer, avait été encerclé et anéanti. Y’avait-il eu abandon ? La controverse flamba. En 1879, pressée de questions, l’armée lança une commission d’enquête qui conclut à la seule culpabilité de Custer. Mais la médiocrité des recherches gouvernementales intrigua les spécialistes. En 1880, le chef suprême de l’armée en personne, Nelson A. Miles, reprit les investigations. Il interrogea des témoins oculaires indiens et américains et reconstitua l’engagement avec des cavaliers. Contacté, le responsable de la commission d’enquête avoua la supercherie et appuya la thèse de l’abandon de Custer. En 1898, Miles conclut lui aussi à la trahison.
L'âme d'une nation
Mais le mythe était trop policé, et
l’histoire trop médiatique, pour que le public accepte de réhabiliter
Custer. On continua donc à discuter du «téméraire héroïque» de Little Big
Horn. En 1929, la Grande Dépression radicalisa les esprits : la bravoure
fut remplacée par la stupidité. Plus tard, en 1950, les revendications
amérindiennes noircirent encore le trait : à la stupidité et
l’incompétence fut greffée l’image du criminel de guerre. En 1970, ce
nouveau statut, d’autant plus grave qu’il était historiquement faux, fut
entériné au cinéma (Little Big Man).
Ironie de l’histoire, 1970 sonna également le retour historiographique de Custer : l’historien John Gray démentit son incompétence et critiqua les commandants des autres escadrons. En 1984, le site de Little Big Horn afficha une fréquence annuelle de plus de 500.000 visiteurs et fut fouillé par des archéologues. Cet enthousiasme attira l’attention des médias : en 1990, le mythe Custer reprit ses quartiers à la télévision.
Aujourd’hui, rien n’indique que du côté de Little Big Horn, la coexistence difficile entre mythe et histoire va s’essouffler. Les attentats du 11 septembre 2001 ont ainsi réactualisé l’idée de dresser «ces couleurs qui ne fuient pas». Le mythe de la «résistance ultime» a repris du service. Après sa réélection en 2004, le président George W. Bush a invité un comédien habillé en Custer à sa cérémonie d’investiture et a insisté sur l’importance de «tenir sa position» (to take a stand) dans la guerre contre le terrorisme. En parallèle, la thèse de la trahison a fait son chemin : entre 1997 et 2006, plusieurs études historiques ont noté que la tactique de Custer le 25 juin 1876 était ni désespérée, ni suicidaire.
130 ans après les faits, mythe et histoire continuent à se disputer la bataille de Little Big Horn, cherchant dans ces brûlantes collines du Montana une part de l’âme de toute une nation.
David Cornut est étudiant en histoire contemporaine à l’Université de Fribourg. Son livre «Little Big Horn, autopsie d’une bataille légendaire» (384 pages) a été publié par les éditions françaises d’histoire militaire Anovi en 2006.
